03 janvier 2005

L’impasse arabe

 

Les Arabes face à

la nouvelle stratégie américaine

 

Mohamed Abd El Motaleb Al Houni

 

 

Traduit par  Jalel  El-Gharbi

 

Préface

 

Deux événements commencent à agir sur la conscience de l’élite : les rapports de développement humain arabe pour les années 2002 et 2003 et la chute de Bagdad sans combat. Les deux rapports émanant du programme des Nations unies ont révélé la profondeur de l’abîme dans lequel le monde arabe a plongé. Quant à la chute sans combat de Bagdad, elle a sonné le glas de beaucoup d’illusions. Sans doute, ces deux événements transformeront-ils progressivement l’approche de l’élite intellectuelle et politique des faits politiques et même de tous les défis qui se posent à nous et ouvriront-ils ultérieurement de nouvelles perspectives au questionnement telles que, se fécondant, esprit et réel s’éclairent l’un l’autre.

L’auteur de ce livre, Dr Mohamed Abdel Motaleb Al Houni, est lui-même une expression de cette orientation historique. Il a subi un choc après avoir pris connaissance du premier rapport des Nations unies : trois cents millions d’Arabes traduisent par an sept fois moins de livres que dix millions de Grecs. Il a pris la résolution de consacrer un million de dollars à la création de l’Institut de modernisation de la pensée arabe avec pour objectif de rattraper le retard pris par les Arabes en matière de traduction des autres langues vivantes ; il est conscient que la traduction est l’une des clés de l’enrichissement culturel sans lequel une culture est condamnée à la redite. La chute de Bagdad sans combat l’a conduit à rédiger cette importante étude qui vise à clarifier les données pour  ceux qui forgent l’opinion publique et pour les décideurs du monde arabe.

Les deux événements lui ont révélé, comme ils l’ont sans doute fait pour nombre d’intellectuels et de décideurs, que quelque chose est délabré dans le royaume du monde arabe. En intellectuel libéral et démocrate, il a mobilisé et son bien et sa plume pour s’engager dans un long combat contre le sous-développement dans le monde arabe. Cela est en soi un signe qui promet un éveil d’une élite intellectuelle et politique arabe inquiète. Nombre d’intellectuels ont été frappés du “ mal du siècle ” après les événements qui se sont succédé surtout sur la scène arabe, de la chute du mur de Berlin à la chute sans combat de Bagdad sous l’effet de l’“ accélération de l’histoire ” , c’est-à-dire sous l’effet d’une cascade d’événements. Leurs anciennes certitudes se sont écroulées et ils ont été incapables de leur substituer de nouvelles convictions qui auraient résulté d’une lecture de l’époque historique ; cela leur permettrait de distinguer la part de l’impossible et celle du possible sur lequel ils pourraient agir. Leur faiblesse les a voués au “ béguètement ” ou au silence.

S’il est vrai que l’initiative de l’auteur de ce livre est un signe de l’éveil d’une frange de l’élite intellectuelle et politique de sa tergiversation entre la nostalgie pour les slogans d’antan et les missions et défis du présent et de l’avenir, la marche du monde arabe vers une issue de la crise de la modernité s’est accélérée. Témoignent de cette nouvelle possibilité l’adoption tunisienne sans réserves du projet de réforme du monde arabe, la nouvelle politique étrangère libyenne et son courage qui a permis une rupture radicale, tout aussi étonnante qu’admirable, avec les slogans et les pratiques de la veille, désormais caducs. Certes l’histoire nous enseigne que s’inscrire dans un nouveau processus historique n’est ni aisé ni exempt de régression mais qu’il s’agit en tout cas d’une régression momentanée, souvent suivie d’un grand bond en avant.

       À mon avis, la garantie essentielle pour une sortie victorieuse du monde arabe de cette crise de modernité consiste en l’appui européen et américain surtout s’il s’inscrit dans une stratégie cohérente : solution du conflit israélo-palestinien, développement de la région grâce à un plan Marshall moyen-oriental, appui à une certaine élite, imposition d’une modernisation de l’enseignement, du “ statut ” de la femme et des conditions des minorités, désamorçage de la menace de l’explosion démographique et avancée progressive mais sûre vers la démocratie.

       J’espère que la paix israélo-palestinienne est bien “ promise ” pour 2005 comme le soutient Dr Mohamed Abdel Motaleb Al Houni. En fait, la réalisation de la paix avec une intervention internationale, américaine surtout, est une condition impérieuse pour que le Moyen-Orient entame sa convalescence après ce mal qui le ronge depuis des siècles. L’importance de la solution du conflit moyen-oriental ne signifie pas l’arrêt de la marche rapide vers une réforme des politiques intérieures et extérieures des pays arabes car la paix et la réforme sont l’envers et l’avers d’une même médaille : délivrer le Moyen-Orient de la guerre, du terrorisme, des armes de destruction massive et du sous-développement autant de questions qui n’admettent pas d’être considérées séparément. Mais, à chaque tout un élément qui régit les autres parties. En l’occurrence, c’est la paix israélo-palestinienne. Pourquoi ? Parce qu’elle permettra le tarissement de l’une des plus importantes sources du terrorisme au Moyen-Orient, la libération de la terre sainte qui sera aussi une libération de la société civile moderne et notamment de ses forces vives qui sont encore privées des libertés fondamentales nécessaires à leur essor. Ce sont ces forces qui sont capables, si elles étaient soutenues par un appui international énergique, de faire des sociétés arabes des sociétés contemporaines. Ces forces vives ont été jusque-là brimées ou bridées dans leur dynamique par ce conflit stérile où la religion joue un rôle grandissant de jour en jour rendant “ par conséquent ” “ problématique ” toute approche rationnelle de la question. La paix, accompagnée d’impératives réformes économiques, sociales, éducatives, constitutionnelles et politiques, donnera à cette réforme une “ dynamique ” sans précédent qui coupera l’herbe sous les pieds de “ l’alibi ”  “ priorité à la lutte contre l’ennemi israélien ”. La paix contribuera à apaiser la haine contre les juifs et les chrétiens et contre leur modernité et ouvrira enfin une issue à une jeunesse qui désespère de l’avenir, c’est-à-dire du travail, du logement et de la famille. Ce désespoir constitue jusqu’à maintenant le carburant de l’intolérance et du terrorisme religieux.

Depuis l’échec de Camp David II (août 2000), j’ai appelé à imposer la paix aux deux parties israélienne et palestinienne qui ne se sont pas montrées mûres. Mais une paix imposée ne peut être admise par la conscience collective que si elle jouit d’une légitimité incontestable, celle des Nations unies même si, en réalité, elle était imposée par l’Occident, c’est-à-dire par l’Europe et les États-Unis. Pour lever toute équivoque, disons que la marche vers la paix et, simultanément, celle vers les réformes, sont aussi nécessaires l’une que l’autre sans qu’aucune priorité ne puisse être accordée à l’une aux dépens de l’autre.

Le projet américain du “ grand Moyen-Orient ” est en réalité le prolongement logique du partenariat entre les deux rives de la Méditerranée lancé par l’Union européenne en 1995 pour accélérer le rythme de l’intégration de la rive sud dans la modernité, c’est-à-dire sa délivrance des résidus moyenâgeux de leurs économies, institutions, comportements et mentalités. Il est évident qu’après la guerre froide l’Occident s’est convaincu que la modernité est un tout indivisible et que l’“ archaïsme ”  de l’Orient constitue désormais une menace pour la modernité de l’Occident. Ainsi intégrer l’Orient dans la modernité est devenu une partie de l’intérêt national de l’Occident tout entier. C’est un intérêt qui recoupe celui des sociétés du monde arabe. L’internationalisation du terrorisme islamiste qui a frappé les États-Unis et l’Europe et la question du voile islamique en France prouvent que ce danger n’est pas “ imaginaire ”.

La réticence de nombreuses personnes de l’élite intellectuelle et politique des projets d’intégration du Moyen-Orient dans la modernité n’a pas de justification objective. L’adhésion à la modernité présente autant de profits pour l’Orient que pour l’Occident. À l’ère de la mondialisation, la rencontre des intérêts, leur croisement, constituent une donnée essentielle. Si la diplomatie internationale nous demandait par exemple de moderniser l’enseignement, de rationaliser l’éducation religieuse, de tirer la femme de l’impotence à laquelle elle est condamnée à vie et de ne pas priver les non-musulmans du droit à la citoyenneté, c’est parce que son intérêt à parer au terrorisme croise notre intérêt à introduire ces réformes vitales qui sont restées à l’ordre du jour des pays arabes depuis la moitié du xixe siècle, en vain. Cette rencontre des intérêts représente en réalité une occasion offerte aux élites arabes pour le développement de leurs sociétés arriérées et non pas, comme on le prétend souvent, un danger pour ces sociétés. Cela émane d’une logique qui ne conçoit la politique moderne qu’en termes de “ jeu à somme nulle ”  comme c’était le cas lors de la guerre froide. Le besoin de sécurité de l’Occident croise celui du développement dans les pays arabes, et le besoin de contenir l’anarchie totale à l’échelle internationale recoupe celui de paix dans un Moyen-Orient qui aspire à se consacrer aux missions et aux défis qui se posent à lui.

Les chiffres des rapports de développement humain pour 2002 et 2003 diagnostiquent l’incapacité de la majorité des élites arabes à œuvrer pour le développement : au moins 60 % de femmes analphabètes ; 60 % des familles arabo-musulmanes s’opposent à la scolarisation des filles ; 50 % des jeunes Arabes ne voient pas d’avenir ailleurs que dans l’émigration en Europe ; 18 ordinateurs pour 1 000 habitants alors que la moyenne dans les pays industrialisés est de 78 pour 1 000 ; le pourcentage d’utilisateurs d’Internet est de 1,6 % ; 25 % des diplômés des universités arabes émigrent chaque année ; le nombre de scientifiques et d’ingénieurs travaillant dans la recherche scientifique dans le monde arabe est de 371 pour un million d’habitants contre 979 pour la moyenne internationale. Le monde arabe représente 5 % de la population mondiale ; il ne produit que 1,1 % des livres alors qu’il produit trois fois plus de livres de religion que le reste du monde comme si les Arabes étaient des créatures “ eschatologiques ” uniquement préoccupées de leur avenir post-mortem ! Ces chiffres prouvent l’impuissance de la plupart des élites à réaliser les réformes politiques, sociales, religieuses et éducatives qui se posent à elles depuis des siècles.

À notre époque, tout problème national qui n’est pas résolu en temps opportun s’internationalise. C’est ainsi que les initiatives européennes et américaines sont venues appuyer les élites dans la résolution des problèmes qu’elles n’ont pu affronter toutes seules. Cela est logique, ou nous résolvons nous-mêmes nos problèmes que nous exportons maintenant à l’étranger ou c’est l’étranger qui viendra les résoudre avec nous ou pour nous.

Le projet du grand Moyen-Orient s’inscrit dans ce contexte. Il sera discuté lors de trois grands sommets : le sommet des huit, le sommet de l’OTAN et le sommet euro-amércain. Le projet deviendra ainsi occidental ou plutôt international.

Ce projet occidental international s’est inspiré des deux rapports de développement humain publiés par le Programme des Nations unies pour le développement et par le Fonds arabe pour le développement économique et social rédigés par des experts arabes. C’est donc notre bien qui nous a été rendu.

En réalité, ce qui effarouche les élites arabes qui appliquent l’islamisme sans islamistes, ce n’est pas les initiatives occidentales en elles-mêmes mais leur contenu moderniste. C’est ainsi que le projet du pacte arabe des droits de l’Homme soumis au sommet arabe (Tunis, 2004) ignore les droits politiques de l’Homme, les droits des femmes et ceux des minorités. Sans parler de cette loi barbare qu’il a adoptée autorisant l’exécution des moins de 18 ans. Les conventions relatives aux droits de l’Homme ont été ratifiées par tous les pays du monde à l’exception de la majorité des pays arabes qui, à l’instar des mouvements islamistes, continuent à rejeter ces traités dans leur totalité ou dans le détail au nom de la spécificité musulmane qui s’est transformée avec l’enseignement religieux traditionnel en handicap pour l’accès à la modernité, c’est-à-dire à l’adoption des valeurs universelles de l’époque.

Il en résulte que la modernité est la toute première priorité à laquelle sont subordonnées d’autres priorités telles la démocratie, faute de quoi la démocratie perd sa crédibilité comme ce fut le cas en Jordanie ou au Koweït où un parlement démocratiquement élu a rejeté un projet du gouvernement proposant d’octroyer le droit de vote aux femmes. En Jordanie, le parlement, élu démocratiquement lui aussi, a refusé un projet de loi du gouvernement proposant d’aggraver les peines dans les “ crimes d’honneur ” qui coûtent la vie à cent vingt femmes par an. Dans les deux parlements, les islamistes se sont alliés aux cheikhs des tribus contre deux projets de lois modernistes.

Cela ne signifie pas que la démocratie doive être reléguée au second plan mais qu’elle doit être intégrée dans un projet dont la modernité est la devise et le rationalisme la logique, c’est-à-dire dans un processus cohérent basé sur un enseignement moderne rattaché aux impératifs économiques et une éducation religieuse éclairée ouvrant la conscience musulmane sur les institutions et la culture de la modernité, sur les valeurs rationnelles, sur les valeurs humaines universelles et sur une prise de décision conforme aux normes internationales ; et enfin une ingérence étrangère intelligente et efficace pour appuyer le parti de la modernité au sein des élites politiques et dans la société civile afin que le monde arabe puisse passer à la modernité.

Le manque de courage et de cette double légitimité que confèrent les élections et les réalisations sociales chez la plupart des élites arabes les rendent impuissants à défier des islamistes mobilisés. Les élites sont incapables de se moderniser elles-mêmes. Pire encore, pratiquant un islamisme sans islamistes, elles surprennent le monde et le parti moderniste de la société civile avec des décisions passéistes telles l’adoption de la charia — celle des châtiments corporels — comme première source de législation. L’absence de volonté politique de modernisation et la déficience de la société civile rendent nécessaire l’appel au facteur exogène dans le projet de modernisation. Les “ formes ” de cette intervention extérieure sont nombreuses. Il peut s’agir de coopération bilatérale avec des pays occidentaux ou d’autres pays modernes, des initiatives occidentales, d’influence culturelle dans le cadre de partenariat régional ou international, d’appel à l’expérience internationale comme dans cette initiative prise par le gouverneur d’Alexandrie dans l’accord qu’il a signé avec une société française pour le traitement des détritus. C’est à bon escient que Youssef Adham, rédacteur en chef de l’hebdomadaire égyptien Watani, a proposé un accord avec une institution étrangère pour la régularisation de la circulation en Égypte. S’il est vrai que l’État du Qatar a signé un contrat avec une société américaine spécialisée en vue de réformer l’enseignement, cela constitue une initiative d’avant-garde. Comme la majorité des pays arabes a besoin de suivre cet exemple ! plus spécialement les pays qui n’ont pas encore réussi à réformer leur enseignement, surtout l’enseignement religieux qui administre un lavage de cerveau à des millions d’enfants à qui il inculque le fanatisme, comme c’est le cas de l’enseignement d’al Azhar ; ou de l’enseignement en Arabie Saoudite où l’éducation n’a pas réussi à implanter un contenu religieux faisant primer la conscience historique sur la conscience mythique et ne mettant pas de frein à la pensée à l’exemple de l’enseignement religieux en Tunisie qui a rompu avec les notions de djihad, de martyr, de misogynie, de haine pour le non-musulman et pour la modernité.

Le refus de l’ingérence étrangère à l’époque de la mondialisation qui a objectivement institué “ l’interdépendance ” entre toutes les nations, est dénué de toute légitimité rationnelle ; par moment, il ressemble à une divagation. Lors du congrès annuel du club de la pensée arabe présidé par le prince Hassan à Aman, certains intellectuels se sont écriés : “ Si les États-Unis ont raison, nous rejetons les réformes par pique ”, ce que Sa’d Dine Brahim a baptisé “ une jurisprudence (fiqh) par pique ” (Al Hayat 25/12/2003) et ce que nous appellerions “ obstination névrotique ” [*] caractéristique de la jurisprudence passéiste (salafiste) résumé par Ibn Taymiya dans son interdiction “ d’imiter les juifs et les chrétiens même si cette imitation est dans notre intérêt ici-bas ”. C’est cette jurisprudence empoisonnant la conscience des générations montantes partout dans le monde arabe, à l’exception de la Tunisie, qui a implanté dans la conscience musulmane contemporaine la peur et le refus névrotique du changement et de la modernité, ce qui fait que les élites arabes sont en rupture avec les changements internationaux. Comme le refus de la direction palestinienne de la proposition du comité PEEL octroyant aux palestiniens 80 % du territoire et 20 % aux juifs. En 1947, la même direction a rejeté la résolution de l’ONU sur le partage de la Palestine et en 2000, la direction palestinienne a refusé le projet de Bill Clinton promettant la constitution d’un État palestinien puis s’est rétractée et l’a accepté 22 mois après sa proposition et après la départ de Clinton de la Maison Blanche ! Il ne s’agit là que de quelques exemples de la série de refus opposés par les élites intellectuelles et politiques arabes à tous les projets étrangers.

Al Houni écrit : “ Nous n’avons pas le choix d’accepter ou de refuser la mondialisation. Ce qui est à notre portée, ce qui importe, c’est d’en améliorer le rendement, d’en corriger le processus de sorte qu’il soit plus humain… Il incombe aux philosophes, aux acteurs sociaux et aux citoyens de critiquer, de corriger ces processus et de tenter de limiter le nombre des victimes. ” Voici la solution de rechange au refus névrotique de toute chose nouvelle dans la pensée ou dans la vie : “ corriger le processus ”. Nous sommes face à une idée essentielle dans la philosophie de l’histoire, une idée que la conscience culturelle arabe n’a pas encore assimilée : le processus historique est fait d’orientation et de contre-orientation qui, à un certain stade historique, entrent en conflit. L’histoire réelle résulte de ces deux orientations conflictuelles. “ Le volontarisme ” , c’est-à-dire la prétention à connaître l’avenir et à œuvrer pour sa réalisation même en recourant à la force, ne peut faire face de manière efficace et durable à un courant historique irrésistible . Cela induit-il l’impossibilité d’agir sur l’histoire ? Nullement. L’homme peut intervenir dans le cours de l’histoire dès lors qu’il prend conscience des limites de son intervention : elle ne peut rejeter le cours de l’histoire mais seulement en “ réguler ” le processus, autrement dit faire face à ses effets latéraux pour en alléger l’effet sur ses victimes. Disons pour la vérité historique et en autocritique que c’est ce dont le courant réformateur du mouvement ouvrier a compris depuis les débuts de la modernité quand il n’a pas milité pour l’abolition du capitalisme, ce qui était impossible, mais pour en atténuer la cruauté en allégeant les conditions de travail. Ainsi a-t-il pu réussir des réalisations importantes dans ce domaine.

Qu’est-ce que cela signifie par rapport à la réalité arabe d’aujourd’hui ? Cela nous dicte de faire face à tous les projets et à toutes les initiatives occidentales et internationales par une négociation visant l’amélioration des conditions de leur réception. Dans un monde où les intérêts de toutes les nations se croisent, où toute question nationale non résolue dans des délais convenables se transforme en question internationale et où la modernité, avec ses institutions, ses sciences et ses valeurs, est désormais d’origine extérieure, les trois “ non ” de Khartoum sont devenus caducs : aucune élite arabe ne peut plus soutenir : “ Non à la reconnaissance, non à la négociation, non à la paix avec Israël ”.

Le refus du projet du grand Moyen-Orient est une copie conforme des trois “ non ”, mais dans un contexte entièrement nouveau où le refus est devenu aussi stérile que dangereux auquel il convient de préférer des négociations pour l’intégration d’Israël dans la région et pour normaliser les relations avec lui. Il ne peut s’agir que d’un Israël ayant reconnu l’État palestinien et réconcilié avec ses voisins syrien et libanais et avec le reste du monde arabe ; seul cet Israël sera intégré au sein du Moyen-Orient. Pourquoi le grand Moyen-Orient ne serait-il pas une cage en or pour le vautour israélien comme l’était l’Union européenne pour l’aigle allemand ? Les nationalistes arabes et les islamistes ne sont pas les seuls à redouter l’intégration d’Israël dans son milieu arabe ; ils partagent leur peur avec la droite et l’extrême droite israéliennes. Au lendemain des accords d’Oslo, Menahem Ben écrivait : “ La paix menace Israël de fondre dans le milieu culturel arabe. Déjà les artistes juifs se mettent à apprendre à chanter en arabe pour chanter devant un million de touristes arabes par an. ” Quant au doyen de l’université de Tel-Aviv, l’orientaliste Rabinovich, ancien ambassadeur d’Israël aux États-Unis et responsable des négociations avec la Syrie, écrit dans son dernier livre, Gestation de la paix, que “ le chemin vers l’intégration [d’Israël dans le milieu arabe] est encore long et cela aussi pour la nature de la relation directe entre Israël et les Arabes et également pour le fossé économique avec le monde arabe ”. Malgré les efforts américains pour la réalisation de réformes de grande portée dans le monde arabe, Rabinovich pense qu’il faudra au moins vingt ans pour que les pays arabes assimilent la démocratie. Il pense également que “ les Israéliens non plus ne sont pas enthousiastes pour l’intégration complète dans le milieu [arabe]. Israël serait un pays de transit ; il croulera sous le nombre de voitures… des centaines de milliers de visiteurs y viendraient non pas avec des armes mais avec des rameaux d’olivier… c’est une question très complexe qui mérite une longue réflexion. ” Continuant sur la même voie, Rabinovich écrit : “ Par un calcul froid, la paix froide convient aux deux partis ” (Oloff Bin, Haaretz, 30/3/2004). Pourquoi cette peur hystérique judéo-arabe de l’intégration d’Israël dans son milieu arabe ? Pour diverses raisons dont la plus importante est, à notre avis, d’ordre psycho-culturel. Il s’agit de l’ethnocentrisme ancré dans la conscience des juifs et des Arabes : Jéhovah a ordonné à son peuple élu de ne pas se mêler aux autres peuples et de vivre dans un ghetto éternel et l’islam passéiste a dit aux gens : “ vous êtes la meilleur nation [†] que la terre ait connue ”, ce que Ibn Taymiya, le porte-parole du salafisme, a interprété comme une interdiction d’imiter les juifs et les chrétiens et de se mêler à eux.

Dans le dernier chapitre de son étude, Dr Mohamed Abdel Motaleb Al Houni traite d’une problématique centrale, celle de l’islam et la modernité : “ En elle-même la religion n’est pas un frein au civisme ” mais transformer ses jugements temporels en valeur absolue contraire aux obligations de la modernité en fait une entrave au progrès. Comment écarter cette entrave ? En réformant l’islam par la séparation du temporel – où le spirituel est occulté – du spirituel. Comment réaliser cette séparation ? En adoptant des lois positives à la place du fiqh, les tribunaux modernes à la place des tribunaux, en instituant un pacte de citoyenneté à celui de la dhimma [‡], en remplaçant les droits de Dieu (pratique religieuse) par les droits de l’Homme, en adoptant les valeurs rationnelles et les valeurs humaines universelles à la place des notions de péché et du permis propres à toute religion, en levant l’interdit frappant les sciences modernes afin qu’elles puissent entrer dans toutes les écoles et dans toutes les universités arabes, en désamorçant l'explosion démographique menaçante dont les retombées sont 90 millions de jeunes chômeurs, rendant stérile tout effort de développement et enfin en reconnaissant l’égalité entre hommes et femmes en droits et en devoirs.

L’incarnation de la modernité en marche, c’est la législation et l’enseignement. Une nouvelle législation est une condition nécessaire mais insuffisante si elle n’est pas soutenue par l’éducation, surtout une éducation religieuse rationnelle où l’approche passéiste est remplacée par une approche rationnelle ouvrant le texte religieux à l’interprétation et surtout à une lecture historique répondant aux exigences de la réalité. Le noyau solide de cette école rationnelle, c’est l’école tunisienne surtout celle d’après 1990.

Que faut-il entendre par lecture historique ? L’abrogation des jugements des versets et des hadiths surtout ceux qui sont temporels et qui sont maintenant tombés en désuétude.

Une telle lecture a été inaugurée par le Coran même où des versets temporels (ceux ayant trait aux échanges, aux châtiments corporels, à la politique, à la guerre...) ont été abrogés par d’autres versets en consonance avec les développements, avec les besoins et les intérêts des gens. À la mort du Prophète, ses compagnons (Abû Bakr, ‘Umar, ‘Alî et Mu’adh…) ont continué à procéder à cette lecture historique et ont abrogé les versets devenus caducs à leur époque. Après eux, les fuqahâ (juristes) ont poursuivi cette lecture créative dont nous avons grandement besoin aujourd’hui pour adapter l’islam à la modernité après que toutes les tentatives d’adaptation de la modernité à l’islam ont échoué. La dernière de ces tentatives a été celle de la République islamique d’Iran dont une “ ruse de l’histoire ” a voulu qu’elle soit une issue pour l’élite et pour le peuple iranien vers la laïcité qui se présente comme le substitut possible et même imminent à cette république islamique.

Peut-être que les décideurs et ceux qui font l’opinion publique liront-ils notre préface et l’étude de Mohamed Abdel Motaleb Al Houni sans cette obstination névrotique qui est encore leur maladie endémique.

 

Lafif Lakhdar

 

 

 

 

 
Préambule

 

La rédaction de ce texte émane du désir d’exprimer une opinion autre que celle du populisme nationalisant et comploteur qui sévit sur la scène arabe et qui répète qu’aucun changement ne s’est produit sur terre, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et qu’on peut se baigner deux fois dans le même fleuve. Il s’agit d’une vision statique du monde, de l’homme et de son histoire.

Et parce que notre lecture ne prétend nullement détenir la vérité, elle appelle à ce que préjugés et prismes idéologiques déformants soient délaissés.

Les réponses toutes prêtes à toutes les questions qui adviennent constituent une grave erreur cognitive. Imputer tous les phénomènes sociaux à un seul facteur dénote d’une mentalité ésotérique qui ne sied point à l’homme contemporain. Aussi devons-nous, en tant qu’Arabes, poser les questions, en admettre les différentes réponses et ne pas coller à celles qui ne sont pas conformes à nos idées ces horribles qualificatifs que sont “ mécréant ”, “ traître ” et autres injures puisées dans l’impressionnant arsenal arabe toujours mobilisé contre tout ce qui est différent, tout ce qui est autre.

Manichéen, le discours populiste arabe ne perçoit que des dualités, celles des réalités et, partant, celles des jugements. Aujourd’hui, nous sommes pris entre Dieu et Satan, nationalisme et trahison, vérité et erreur, vice et vertu, bien et mal… Nous sommes daltoniens face à la palette des idées et cela ne peut nous mener que vers la régression et la décadence.

Aujourd’hui, les régimes politiques arabes sont taxés, à juste titre, de tous les défauts : arbitraire, injustice et fanatisme. Cependant, nous ne devons pas oublier que ces tares sont également celles d’une certaine élite de cette nation dans les âpres conflits qui la secouent. Nous avons souvent vu l’élite en appeler aux régimes en place pour réprimer l’autre, celui qui pense différemment. Que de cas de répressions commises pour satisfaire tel ou tel clan constituant un courant influent sur les régimes en place ! Le pouvoir immole ces offrandes sur l’autel d’autres clans de l’élite. Et, dans tous les cas, il est le seul vainqueur : il gagne en longévité.

Autant nous revendiquons face au pouvoir la fin des injustices et une marge de libertés plus grande, autant nous, intellectuels, devons-nous réconcilier avec nous-mêmes et nous abstenir de recourir aux mêmes méthodes de répression et d’iniquité que les régimes politiques. Comment un intellectuel peut-il en réprimer un autre, quels que soient son point de vue et ses opinions ? La pratique de la répression “ symbolique ” ne diffère en rien de la véritable répression. Elles vont de pair, l’une servant l’autre. L’existence de l’une est forcément présage de l’avènement de l’autre. Depuis Ali Abd Razaq, privé de ressources de vie, en passant par la fatwa de l’Azhar contre Les Enfants de notre quartier de Naguib Mahfouz, qui a été le prélude à une tentative d’assassinat, au meurtre du journaliste Mohamed Fouda, de Mahmoud Taha au Soudan jusqu’à l’exil de Nasser Hamed Abou Zaid… Que de victimes de la répression idéologique ! Aucun d’entre eux n'a été victime du seul pouvoir politique. Une certaine élite doit savoir que soulever le régime contre les autres et qu’exercer cette violence “ symbolique ” contre des intellectuels est la base même des sociétés inciviques. La société civile ne peut voir le jour sans la tolérance, sans l’économie des définitions et sans le bannissement des attitudes et des termes agressifs du débat.

Comment “ l’homme arabe ”, avec tous ses soucis et toute sa souffrance quotidienne, peut-il s’engager derrière des “ militants ” présentant des programmes, déclarés ou tenus secrets, plus oppressifs que les régimes en place ? “L’homme arabe ” ne peut pas consentir des sacrifices pour changer de geôlier surtout si le nouveau maître monopolise la volonté divine.

Revenons sur cette idée dominante dans les pays arabes d’aujourd’hui, celle qui prétend que le monde n’a pas changé après la guerre froide, que les événements du 11 septembre n’ont rien modifié, que le seul changement intervenu est l’apparition d’un monde unipolaire et que ces mêmes événements ont hâté l’hégémonie et la mise en application de l’agenda américain. Selon cette analyse, les États-Unis utiliseraient les mêmes méthodes pour étendre leur domination et alors le critère idéal pour évaluer leur politique serait celui que nos prédécesseurs ont adopté durant les cinq dernières décennies.

Il est normal que l’on puisse rencontrer des opinions pareilles ; ce qui est grave, c’est que ce soit la seule approche prévalant dans l’analyse politique et dans le discours des élites. Nous devons envisager tous les scénarios possibles, nous considérer et considérer le monde selon de nouvelles perspectives qui tiennent compte des développements qui surviennent et du processus historique.

Parce que, adulte, on ne colle pas sur son passeport une photo qui remonte à l’enfance, nous devons comprendre les autres non pas comme on souhaiterait qu’ils soient mais comme ils sont réellement, afin de pouvoir pénétrer leurs comportements et prévenir leurs visées.

Le discours politique arabe dominant aujourd’hui est militant et idéologique ; il s’appuie sur une glorification de soi et sur une réprobation de l’autre. C’est un discours néfaste, nuisible pour nous. Il a des répercussions sur notre vie, fait de nous des sujets et non pas des agents dans le monde. C’est pourquoi quand nous voulons réagir, nous le faisons de manière lamentable, suicidaire, ce qui ne fait qu’augmenter notre décadence et notre désespoir. C’est pour cela que nous exposerons ici la stratégie américaine dont nous pensons qu’elle est foncièrement nouvelle. Tout notre espoir est que ce texte sera lu de manière rationnelle, sans affectivité, et qu’il trouvera une critique qui ne soit pas tendue.


La stratégie americaine durant la guerre froide

Avec la Deuxième Guerre mondiale, le monde a connu les présages d’une autre guerre entre deux blocs qui ont tous deux pris part à la défaite de l’Axe. Il s’agit de deux mondes régis par des idéologies antagonistes : d’un côté l’idéologie marxiste, sous la bannière soviétique et de l’autre l’idéologie libérale représentée par les États-Unis d’Amérique. La Deuxième Guerre mondiale a consisté en l’anéantissement de la partie ne détenant pas l’arme nucléaire par la partie qui la détient. Je pense aux bombardements nucléaires sur le Japon avec la victoire des États-Unis qui en découla. Une autre guerre signifierait au préalable l’extinction de tous les peuples avant que les États-Unis ne puissent l’emporter. Le monde, qui à nouveau respirait d’aise après la chute des régimes de Hitler, de Mussolini et du Japon, ne pouvait admettre le déclenchement d’une nouvelle guerre quelque en fussent les motifs. Par ailleurs, une telle guerre aurait été immorale parce qu’elle aurait opposé des alliés ayant mené ensemble des combats cruels où ils ont laissé des millions de victimes et pour d’autres raisons qu’il serait difficile de développer ici. La guerre aux implications militaire n’était plus possible, aussi les alliés de la veille sont-ils entrés au lendemain de l’arrivée de leurs armées à Berlin dans une guerre d’un genre nouveau, celle qu’on a baptisée “la guerre froide ”.

Les États-Unis voyaient dans la théorie marxiste et dans son application une menace pour le monde libre qu’elle représentait avec l’Europe occidentale. La mission des Américains n’était pas aisée car leurs alliés européens, de culture latine, avaient une démocratie se caractérisant par un pluralisme politique alors que les Anglo-saxons avaient une démocratie basée sur un régime de deux partis. Les communistes étaient constitués en partis enracinés dans le tissu socio-politique de ces pays. Certains de ces partis étaient à deux pas de prendre le pouvoir ou l’avaient pris dans des coalitions où le parti communiste ne constituait pas le seul noyau, comme ce fut le cas en Italie et en France au lendemain de la guerre. En outre, les pays du tiers monde, qui aspiraient à l’indépendance, avaient comme ennemi historique le colonialisme anglais et français, les deux plus grands alliés des États-Unis… Tout cela compliquait la mission des Américains dans la guerre froide.

De l’autre côté, l’Union soviétique ne pouvait que soutenir les mouvements de libération, appuyer certains pays nouvellement indépendants, aider les partis communistes en Europe occidentale et, par procuration, contrecarrer les États-Unis par le biais des guerres que d’autres pays ou mouvements armés menaient à la place des deux superpuissances, comme la guerre du Viêt-nam que les États-Unis ont perdue ou la guerre d’Afghanistan, perdue par l’URSS. Tout cela pesait sur l’économie soviétique arriérée étant donné le coup excessivement élevé de la course aux armements et de la guerre des étoiles.

Ce qui nous requiert ici, c’est le monde arabe et la manière avec laquelle il a influencé et a été influencé (par) cette guerre.

La majorité des pays arabes était sous le joug de la colonisation. Ceux qui étaient indépendants avaient des bases militaires étrangères installées sur leur sol et de hauts-commissaires qui limitaient la souveraineté de ces États et portaient atteinte à la dignité des peuples. Certains pays arabes ont enduré les terreurs de la Deuxième Guerre mondiale. Leurs territoires furent des champs de bataille et les populations en ont pâti. Il s’agissait de peuples colonisés poussés vers les champs de bataille à cause de cet esclavage masqué, enrôlés dans les armées à cause du besoin et de la misère. C’est ce qui a conduit certains fanatiques au Moyen-Orient à soutenir Hitler et le nazisme en réaction contre la colonisation. Ils voyaient dans la victoire de Hitler une libération du joug colonial.

Il s’agit d’une réaction passionnelle, irresponsable, semblable à celles qu’adoptent aujourd’hui encore les élites arabes.

 Après la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis ont inventé la politique de “ la porte ouverte ” qui consistait à combler le vide crée par la fin des colonisations britannique et française dans la région du Moyen-Orient. Cela s’inscrivait dans une stratégie visant le leadership du nouveau monde d’après la guerre et à fermer toutes les portes devant l’infiltration de l’ennemi communiste. À cet égard, il est impossible de comprendre l’avertissement américain adressé à la France et à l’Angleterre lors de la guerre de Suez en 1956 sans se référer à cette nouvelle stratégie.

La CIA et les administrations américaines successives s’étaient fixé comme priorité dans leur agenda la poursuite de la guerre contre l’ennemi communiste de sorte que la phobie du communisme a parfois failli menacer les acquis de la civilisation occidentale en matière de libertés et de droits de l’Homme ; ces acquis pour la sauvegarde desquels l’Occident a mené la guerre, comme cela s’est produit aux États-Unis à l’époque de MacArthur.

La stratégie américaine a été formulée de manière définitive dans le document n° 68 publié en avril 1950 par le Conseil national de sécurité. Ce document stipule que la guerre froide met en jeu la survie même du monde libre, que la guerre avec “ l’État des serfs ”, c’est-à-dire l’URSS, ne doit pas connaître de répit parce qu’elle vise le monde libre et ses valeurs et que l’objectif américain n’est pas de persuader l’URSS mais de la mener à la défaite. Même les conventions que les États-Unis pouvaient être contraints de signer ne visaient qu’à satisfaire l’opinion publique et qu’à mystifier la presse. L’objectif ne pouvait se réaliser sans écraser les forces du mal incarnées par l’ours russe. Cela explique l’échec imposé à l’URSS qui avait proposé, en 1952, d’unifier les deux Allemagnes dans la perspective d’en faire un État neutre. Cette unification ne servait pas l’objectif des Américains qui consistait à infliger à tout prix une défaite à l’autre camp.

C’est pour cela que les États-Unis et, d’une manière générale, l’Occident, ont utilisé tous leurs potentiels pour réaliser cet objectif. La fin justifiant le moyen, la guerre contre l’URSS devait être menée à tous les niveaux.


La fin justifie le moyen

Ce principe machiavélique, qui a mis les bases du pragmatisme politique immoral, est de loin le plus renié de toute l’histoire parce que tous le récusent et s’en défendent mais tous l’appliquent pour parvenir à leurs fins. Peut-être est-il permis d’avancer que cet adage éclairera le comportement des individus, des sociétés et des États tant que l’Homme cherchera à soumettre autrui et à exercer son hégémonie sur lui. L’adage est parfois caché derrière le masque de prétextes idéologiques pour en adoucir le caractère immoral. Il s’épanouit dans les conflits et les batailles où l’esprit critique est occulté et où règne la cacophonie des luttes entre symboles, mythes et utopies.

Revenons à l’application américaine de cet adage lors de la guerre froide. Pour ne pas se perdre dans le labyrinthe de cette guerre, contentons-nous de rappeler certaines vérités historiques appuyant notre propos à savoir que les États-Unis ont utilisé tous les moyens possibles, légaux et illégaux, moraux et immoraux, militaires et non militaires, politiques et non politiques pour parvenir à cet objectif :

– guerres menées en son nom (par exemple, les guerres de Corée et du Viêt-nam) ;

– guerres menées par procuration (par exemple, la guerre d’Afghanistan) ;

– soutien à tous les tyrans alliés ;

– recours même aux organisations criminelles pour leurs intérêts comme l’utilisation de bateaux de pêche de la mafia dans la surveillance de la flotte soviétique en Méditerranée.

De tels recours de la part des États-Unis sont de notoriété publique.

Ce qui nous intéresse le plus ici, c’est la guerre par procuration étant donnée la relation entre ce thème et les mondes arabe et musulman. Notre propos n’est pas d’écrire l’histoire de la guerre afghane mais plutôt d’apporter un éclairage sur ce pays transformé par les États-Unis et leurs alliés en peuple de mercenaires au service de la guerre froide.

Les forces soviétiques sont entrées en Afghanistan à la demande du gouvernement de ce pays. Ce fut comme un piège pour l’ours soviétique qui s’y est précipité. À peine l’avant-garde de ces forces entrées en Afghanistan, les États-Unis ont mobilisé un arsenal de mythes. Le devoir de djihad fut déterré des cavernes du Moyen Âge, il fut doté de fusils modernes et remis dans les grottes afghanes pour lutter contre l’ennemi de la religion musulmane qui s’en est pris à un pays enraciné dans l’islam. Les États-Unis ont consacré tous leurs agents dans la région à la mobilisation des volontaires. Les pays qui étaient sous leur domination tels l’Arabie Saoudite, le Pakistan et autres n’eurent qu’à lever des troupes de mercenaires de l’apocalypse, à les financer, à les soutenir par les renseignements, à embrigader des milliers de jeunes Arabes et musulmans et à les jeter sur le champ de bataille.

Une jeunesse candide venue de tous les pays arabes et de tous les pays musulmans est tombée dans ce piège américain. Elle s’était imaginé que l’accès aux délices du paradis passait par le portail afghan, par le combat sous la bannière de l’islam contre les Russes. Certains de ces jeunes se sont arrogés le titre de cheikh s’improvisant muftis de la mort et de la destruction, comme Ben Laden et Dhaouahiri et d’autres encore.

Finalement, la victoire fut remportée par les États-Unis et leurs agents. Les armées soviétiques conquérantes ont quitté l’Afghanistan laissant le pays entre les mains de ces milices devenues professionnelles du meurtre au nom de la religion et qui, quand elles manquaient d’ennemi, s’entre-tuaient. Quant aux États-Unis, ils s’en sont lavé les mains après avoir réalisé leur objectif. Ils ont tourné le dos à ce pays livrant tout un peuple à l’absurde de son destin. En fin de compte, une fraction de ces milices l’a emporté sur les autres et a constitué un État bandit, celui des Talibans à la sinistre réputation. Et parce que ces esprits malades, abusés par les Américains pour combattre un ennemi qui n’était pas le leur, ne sachant plus quoi faire de leurs armes, ni des idées moyenâgeuses qu’on leur a inculquées, ni de ce burlesque État dont on a voulu faire le noyau de l’État-califat dans le monde, certains combattants sont rentrés dans leurs pays pour continuer le combat comme ce fut le cas en Algérie où la lutte pour l’étendard de l’islam s’est soldée par 150 000 morts parmi le peuple algérien. D’autres ont combattu au Yémen, en Égypte et en Arabie Saoudite contre leurs propres concitoyens. L’arroseur se trouvant arrosé, de nombreux pays arabes ont souffert des problématiques “ Afghans arabes ”.

Dans la logique de la fin justifiant le moyen, Les États-Unis, en soutenant tous les régimes tyranniques et corrompus pour peu qu’ils soient de leur camp, se sont fait les ennemis des peuples aspirant à des lendemains meilleurs. En cela, les États-Unis appliquaient le principe de “ deux poids, deux mesures ” : lorsque le tyran appartenait à l’autre camp, il méritait les qualificatifs les plus infamants. Il méritait d’être écarté par tous les moyens, d’être renversé au nom de la liberté, de la lutte contre les forces du mal et des droits de l’Homme. Mais si le tyran était de leur côté, ils le soutenaient contre son peuple facilitant le pillage de ce peuple et son oppression. Ils l’appuyaient dans l’assujettissement de son peuple. Dans le meilleur des cas, les Américains fermaient les yeux sur les crimes commis à l’encontre des peuples et sur la répression.

À cet égard, les exemples abondent aussi bien durant la guerre froide qu’après, jusqu’au 11 septembre. Citons à titre d’exemple Soharto en Indonésie, le shah d’Iran ou le régime obscurantiste de l’Arabie Saoudite ou encore Pinochet au Mexique, etc. Cette attitude américaine qui a longtemps duré a fait que les peuples aspirant à la liberté ont fini par considérer les États-Unis comme l’ennemi par excellence. Les États-Unis sont ainsi devenus synonymes de l’empire du mal aux intérêts duquel il faut nuire. Selon la métaphore de Khomeiny, les États-Unis sont devenus “ le grand Satan ”.

C’est là que réside le paradoxe de l’Islam et surtout celui du monde arabe. Bien que les Américains se soient rangés au côté d’Israël, l’ennemi historique des Arabes, le soutenant dans toutes ses positions et dans toutes ses guerres, bien qu’ils agrandissent la plaie du monde arabe en soutenant leurs alliés tyrans et en intervenant en faveur de leurs intérêts au détriment des peuples, des milliers d’Arabes ont été leurrés par les États-Unis brandissant l’étendard de l’islam pour protéger l’Afghanistan de l’ennemi communiste qui soutenait leurs causes et les appuyait dans leurs combats militaires ou politiques. Ils ont adhéré à la version américaine et ont agi comme si la question afghane était une question de vie ou de mort pour chaque Arabe… La question mérite d’être minutieusement instruite. Nous ne la traiterons pas ici ; elle mérite une étude séparée qui répondrait aux questions éternelles que soulèvent le pourquoi, le comment et dans quelle mesure.


Fin de la guerre froide

et émergence d’un monde unipolaire

La guerre froide qui a opposé les deux pôles s’est achevée avec la chute du mur de Berlin, la scission de l’URSS en républiques indépendantes, le changement des régimes des pays du pacte de Varsovie et la fin du statut central des partis communistes dans ces pays… On s’est alors réveillé sur un monde unipolaire. Il est permis d’affirmer que les États-Unis et ses alliés ont remporté une victoire écrasante après une guerre qui a duré plus d’un demi-siècle, une guerre où l’on a recouru à toutes les armes, excepté l’arme nucléaire qu’aucun des deux camps n’a osé utiliser parce qu’un tel recours aurait également conduit à son propre anéantissement. L’arme nucléaire aura été une garantie de paix entre les deux superpuissances ; une paix fondée sur l’équilibre de la terreur, celle de l’extinction de l’espèce humaine.

Bien que la structure fondamentale du bloc de l’Est se soit écroulée, les petits pays qui trouvaient protection auprès de l’Est contre le despotisme de l’Ouest, qui protégeaient ainsi leur régime et maintenaient, sous le contrôle de l’URSS, leur action en deçà des lignes rouges, sont encore en place. Certains des régimes pourraient subsister longtemps encore. Les États-Unis avaient donc à envisager de liquider ces rebuts qui étaient inscrits dans la liste du camp vaincu et qualifiés de pays de “ l’axe du mal ”.

Les États-Unis ont continué à adopter la stratégie de la guerre froide. Même après la fin de cette guerre, ils n’ont pas changé de politique ; ils y ont seulement ajouté les armes des sanctions économiques et du blocus, ce qu’on a pu appeler “ la politique d’assimilation ”. Cette politique s’est avérée être un échec. L’exemple le plus éloquent en serait le blocus économique imposé à la Yougoslavie… Ce qui a amené les États-Unis et leurs alliés à recourir en fin de compte aux armes. Pourtant la stratégie de la guerre froide est demeurée inchangée même si l’Occident avait désormais les mains libres dans le recours à la nouvelle arme économique. Ainsi la politique du blocus a été appliquée de manières variées contre la Libye, l’Irak, Cuba, l’Iran et la Corée du Nord soit de manière directe en vertu de lois internes, soit en faisant adopter des résolutions au Conseil de sécurité internationale.

Quant aux pays qui étaient classés comme alliés ou amis, ils n’avaient pas à s’inquiéter de ce qui venait de se produire. Bien au contraire, ils convoitaient de happer – et je ne dis pas “ cueillir ” – des fruits de la victoire retentissante sur l’autre camp. Le monde parut alors divisé en de nombreux pays qui n’appartenaient en rien au monde occidental mais qui servaient son arrière-cour au lendemain de la guerre froide. L’Occident en protégeait les régimes contre leurs peuples et ne tarissait pas d’éloges sur la maturité politique et sur la perspicacité de ces régimes. Des États, ayant perdu la protection, y compris le secours économique, que leur fournissait le bloc écroulé, se sont effondrés. Quelques autres pays, orphelins des temps modernes, ne savaient pas quelle voie suivre après ce cataclysme.

Il fallait trouver les prétextes à la nouvelle guerre chaude ; les États-Unis et l’Occident devaient arguer que certains pays ne respectaient pas les droits de l’Homme, violaient les conventions internationales, recouraient au terrorisme en abattant des avions civils durant la guerre froide.

Mais ces prétextes semblent peu convaincants même pour l’Occident lui-même. Pourquoi ?

– Que certains pays aient commis des crimes terroristes lors de la guerre froide ou qu’ils en soient accusés n’est pas convaincant parce que des pays des deux camps en avaient commis. L’esprit et les conditions de cette guerre imposaient de tels actes et cela n’était pas perçu comme condamnable comme il l’est de nos jours ni n’appelait des sanctions ou des menaces de guerre. Les exemples abondent à cet égard : les États-Unis avaient abattu un avion civil iranien, Israël un avion civil libyen au-dessus du Sinaï et l’URSS un avion civil coréen. Cela prouve que de telles opérations n’étaient pas exclues de la logique de la guerre froide.

– Que ces pays aient violé les droits de l’Homme et réprimé les libertés, n’est pas un prétexte convaincant car il y avait parmi les pays ayant compté dans l’alliance occidentale des pays qui respectaient beaucoup moins les droits de l’Homme et son humanité, comme l’Arabie Saoudite. Certains pays déniaient à des fractions de leurs peuples le droit de citoyenneté comme pour les chiites en Arabie Saoudite ou les sans-papiers au Koweït. Bien que le Pakistan allié ait connu de nombreux coups d’État qui ont renversé des gouvernements légitimes et élus, il n’est plus considéré comme un pays hors-la-loi.

C’est pour cela que nous considérons que les États-Unis n’ont presque pas modifié leur stratégie, qui date du temps de la guerre froide, malgré la fin de cette guerre, qu’ils ont continué à appliquer les anciens critères dans un monde tout nouveau et qu’ils persistent à appliquer les mêmes règles de jeu malgré toutes les transformations.

Cela est peut-être dû à l’ivresse de la victoire. Une guerre ayant duré presque un demi-siècle ne pouvait se solder que par une ivresse qui dure.

 

Panorama du Moyen-Orient au lendemain de la guerre froide

À la fin de la guerre froide la carte politique du monde était dans un état désastreux. Elle ressemblait malgré tout à celle qu’on pourrait dresser après des guerres dévastatrices ou des cataclysmes. L’URSS, devenue la Russie, a vu s’effondrer son système économique et en est arrivée à mendier pour la reconstruction ; les pays d’Europe orientale se sont joints à la file de mendiants devant les portes du César triomphant cherchant, pour résoudre leurs problèmes, à adhérer au marché et à l’alliance de l’ennemi d’hier ; les pays pauvres du tiers monde qui faisaient partie du bloc de l’Est se sont effondrés et ont constitué des gouvernements adoptant un nouvel esprit et une nouvelle politique qui cherchent à plaire à l’Occident. Quant aux autres pays, ex-alliés de l’Occident, ils ne trouvent plus eux-mêmes les sources de financement auxquelles ils étaient habitués pendant la guerre froide car ils n’avaient plus de rôle à jouer. Même les Nations unies ne disposaient plus de ces fonds qu’elles récoltaient pour aider les pays les plus pauvres.

Pour ce qui est du Moyen-Orient, certains de ses peuples sont demeurés sous le joug de la répression et de la misère, d’autres vivent de la rente pétrolière que les États employaient pour dominer leurs peuples et pour rester au pouvoir. Ces peuples n’avaient d’yeux que pour l’ennemi sioniste. Les gouvernements ont exploité cette même problématique du conflit pour imposer à leurs peuples les lois et des tribunaux d’exception et pour restreindre les libertés. Pour ne pas répondre aux revendications de réformes politiques, ils ont invoqué l’alibi de l’occupation et de l’ennemi…

Comme si les réformes politiques entraînaient nécessairement la défaite, annonçaient l’effondrement des sociétés et portaient atteinte à leur résistance comme nous l’aurions concédé à ces régimes dictatoriaux s’ils avaient remporté une seule victoire sous le règne de leur totalitarisme, tout au long de la longue vie de leur tyrannie.

Voici ce qui semble marquer le panorama moyen-oriental au lendemain de la guerre froide :

– la mondialisation, la révolution dans les domaines de l’informatique et des communications avec comme conséquence l’avènement du village planétaire où l’information et l’événement sont instantanés alors que le monde est demeuré divisé en sphères conflictuelles des points de vue économique et technique ;

– le soutien des États-Unis aux régimes les plus corrompus au Moyen-Orient et dans le monde arabe fait qu’ils sont souvent perçus comme la cause du drame arabe ;

– le problème du conflit israélo-arabe, le peu d’égards à cette question de la part des États-Unis et le sentiment d’injustice chez les Arabes.

La mondialisation : la révolution de l’informatique et des communications impose une nouvelle politique

La mondialisation est l’une des ères de l’histoire humaine ; c’est la conséquence logique du développement scientifique et de ses applications concrètes. Après la civilisation de la cueillette et de la domestication de certains animaux, l’humanité est entrée dans l’ère de l’élevage. Lorsque l’Homme s’est établi sur les rives des fleuves, qu’il a commencé à semer des plantes, il est passé à l’ère de l’agriculture ; et lorsque l’artisanat s’est développé, l’homme a accédé à l’ère industrielle… et ainsi de suite. L’homme ne fait que passer d’une étape à une autre suite à ses découvertes de certaines lois naturelles qu’il exploite. L’histoire de l’homme est celle de sa lutte avec la nature, celle de la découverte de ses principes et celle de la soumission des phénomènes naturels à sa volonté. Ainsi l’homme s’est fabriqué des armes en pierre, puis dans les métaux qu’il a successivement découverts. Il a fabriqué la charrue et la noria avant d’arriver à la machine à vapeur et à la production de l’énergie qui a inauguré l’ère de la révolution industrielle.

Aussi la mondialisation d’aujourd’hui découle-t-elle de la révolution scientifique dans les domaines de l’informatique et des communications… Nous apprenons aujourd’hui à la vitesse de la lumière ce qui se passe sur terre en temps réel. Nous assistons en direct aux événements, heureux ou malheureux. Désormais, toute personne, en tout lieu de la terre, même si elle se trouve dans une chambre close, peut lire n’importe quel journal du monde, échanger des informations avec les quatre coins de la terre ; elle peut même vendre ou acheter par le biais de cette technologie numérique.

Dans ce sens, l’homme est devenu “ citoyen du monde ” sur le plan technologique et le monde s’est transformé en petit village planétaire. Peut-être que la plus grosse erreur cocasse est celle qu’on entend dans les débats politiques sur l’acceptation ou le refus de la mondialisation, surtout chez nous, dans le monde arabe… Nous n’avons pas le choix d’accepter ou de refuser la mondialisation. Ce qui est à notre portée, ce qui importe, c’est d’en améliorer le rendement, d’en corriger le processus de sorte qu’il soit plus humain et que ses réalisations profitent au plus grand nombre d’humains. Au stade actuel, la mondialisation est-elle un pur bien ou un pur mal ?

Aucune des ères, de l’élevage, de l’agriculture, de l’industrie ou de la mondialisation, ne peut être qualifiée de bien ou de mal dans l’absolu. Il s’agit de mélanges de bien et de mal, d’inconvénients et d’avantages. Il incombe aux philosophes, aux acteurs sociaux et aux citoyens de critiquer, de corriger ces processus et de tenter de limiter le nombre des victimes, les marginalisés, les moins chanceux tant au niveau des individus dans une société que des groupes humains à l’échelle planétaire.

Peut-être que celui qui, remarquant les énormes différences qui le séparent de l’autre, refuse aujourd’hui la mondialisation est-il comme qui fermerait les yeux pour ne pas voir le fond du gouffre qui n’en devient pas moins réel.

Ce qui est à débattre, c’est de savoir si ce village planétaire né des acquis de la science et de la technologie est homogène.

La réponse est négative. Ce village est un regroupement humain hétéroclite et il ne s’agit pas seulement de différence de langue, de race et de culture mais des modes de vie des habitants de ce village : certains vivent dans des palais alors que d’autres vivent dans des taudis en tôle ; certains jettent de la nourriture dans les poubelles et d’autres ont juste assez de force pour y fouiller ; certains font leurs courses dans les magasins les plus chics du monde et d’autres ne voient que la provocation des marchandises dans des vitrines ou à la TV. Les habitants de ce village peuvent-ils alors coexister en paix ? Ce village planétaire donne le droit à toute personne d’exporter partout, mais interdit aux habitants d’approcher les maisons et les palais des riches de l’autre côté du village. Il s’agit donc d’une situation où la marchandise et l’objet sont valorisés et leur producteur rejeté. C’est une civilisation de l’objet, une civilisation dont la dimension humaine est insignifiante.

La marchandise produite par les habitants les moins privilégiés n’est acceptée que si elle est d’une certaine qualité. Toutes ses composantes doivent être bien mentionnées ; doivent être signalés aussi les tests de qualité et toutes les garanties possibles. Par contre, ce qui n’est pas exigé, c’est par exemple la manière avec laquelle ces produits ont été manufacturés ; si l’on y a employé des enfants ; combien d’heures de travail ont été imposées aux ouvriers ; quel salaire ils ont touché ; s’ils avaient le droit de s’organiser en syndicats ou de faire grève… Ce qui importe, c’est la marchandise, sa qualité et non pas l’homme qui l’a produite ou ses conditions de vie.

C’est un village où la marchandise, l’information et le capital circulent dans des quartiers aux frontières étanches, semblables aux quartiers des villes de l'apartheid.

Les biens circulent librement mais des lois sont inventées pour entraver la libre circulation des personnes. Seule la marchandise a le droit à la citoyenneté. Quant à l’homme, il en est exclu et de manière grave. Il y a une donnée terrible dans ce village : les 4/5 de la fortune mondiale sont accaparés par seulement 1/5 de la population.

Ainsi nous voilà conduits à une question qui se fait pressante : ce village peut-il vivre encore longtemps en paix ? Nous pouvons affirmer que cela n’est nullement possible. La majorité des habitants de ce village est constituée de marginalisés et de pauvres qui ne peuvent que chercher à gâcher la vie des nantis en recourant à toutes les formulations idéologiques, en usant des armes et des moyens de destruction massive, en essayant de traverser vers l’autre rive dans ces vagues d’émigration qu’on peut assimiler à une bombe démographique à effet destructeur pour les sociétés les plus modernes.

Ce village qui ne doit son unité qu’aux marchandises, aux capitaux et à l’information, repose sur une discrimination criante qui jette son ombre sur le présent et sur l’avenir de l’humanité.

Soulignons enfin que la mondialisation n’aurait été qu’hémisphérique si la guerre froide s’était prolongée et si l’une des parties n’avait été vaincue. La preuve en est que ses fondements ont été réunis à la fin de la guerre froide. La mondialisation aurait été occidentale, c’est-à-dire qu’elle n’aurait concerné que les pays occidentaux et leurs alliés, parce que les autres pays étaient soumis à des économies dirigées et que les marchés étaient quasiment fermés par les barrières protectionnistes et par l’économie planifiée dans de nombreux pays. C’est-à-dire que la fin de la guerre froide a constitué le coup de grâce donné aux économies soumises à la domination de l’État et au centralisme de la planification. Ce qui a entraîné la chute de tous les murs politiques, économiques et psychologiques et a fait que la mondialisation a pu se présenter comme le stade ultime du développement de l’économie triomphante. C’est l’économie libre basée sur la loi de l’offre et la demande face à l’économie du capitalisme d’État dont le secteur public est la colonne vertébrale. Il est à remarquer que les pays arabes avaient pour la majorité des systèmes économiques bâtards qui ne se rattachent à aucun des deux types de marché. Il s’agit d’un système arriéré, dominé par un État arriéré faisant de l’économie le domaine où sont distribués les butins. Cette distribution est appelée “ service public ”. Or ce n’est que le secteur du vol, du pillage et des pots-de-vin. Dans certains pays, les sociétés du prétendu secteur public sont entre les mains de tribus qui mettent à sac le trésor public. L'État ferme les yeux tant qu’il s’agit de tribus alliées ou soumises. Dans d’autres pays, le secteur public est au service des généraux et des parvenus qui organisent le vol du bien public et son détournement vers l’étranger. Les causes de ce phénomène sont nombreuses mais la plus importante en est que ces pays ont adopté le socialisme comme idéologie politique sans qu’il existe des organisations populaires qui y adhèrent. Cela a permis à n’importe quel aventurier de gravir les échelons du pouvoir. Il lui suffisait d’être hypocrite et de brandir les slogans du régime dans le seul objectif de voler les biens du peuple au nom du peuple même. Les choses sont telles que dans certains pays, les montants détournés dépassent la dette publique extérieure. Parmi les causes du vol, il y a l’idée répandue chez les citoyens que les biens de l’État ne sont à personne, que les voler n’est pas une infraction aux juridictions de l’État et que c’est même une preuve d’habileté, d’adresse et d’intelligence. Ces idées ne sont pas étonnantes car la jurisprudence musulmane ne considère pas le fait de subtiliser le bien public comme un vol. Cela s’explique sans doute par la composition bédouine de ces peuples qui fait qu’ils n’admettent pas l’idée de l’État moderne devenu leur ennemi historique. Pour le bédouin, ou l’État le domine et alors il s’en trouve dépossédé par des impôts et des dîmes, ou c’est lui qui domine l’État et alors il a droit au pillage.

Le soutien aux régimes corrompus et ses conséquences

Les pays du tiers monde ont constitué l’arme la plus importante pendant la guerre froide dont les deux camps ne cherchaient pas moins qu’à anéantir la partie adverse. Aussi ont-ils utilisé toutes les armes disponibles pour infliger une défaite à l’autre. L’arme la plus importante a été à ce propos les pays du tiers monde. Pendant plus d’un demi-siècle, ces pays et leurs peuples sont restés dans le giron de l’un des deux camps. Bien que le monde arabe ait vécu en sécurité grâce à la protection que lui fournissait l’un ou l’autre des deux camps, il n’a pas connu de stabilité politique durable. Certains pays ont connu des putschs qui les ont fait basculer d’un camp vers l’autre changeant d’alliance et trouvant appui et protection. Ils y ont réussi mais les peuples ont continué à pâtir de conditions qui ne leur permettaient pas de développer leurs potentialités, ni de mobiliser leur énergie pour construire des sociétés saines. Les régimes politiques étaient les otages des grands maîtres, c’est-à-dire l’un des deux camps ; les peuples étaient les otages de ces otages qui ont pu, le temps passant, consolider leur pouvoir par l’oppression, par la faim et par la répression, consacrer les richesses de leurs sociétés pour rester au pouvoir le plus longtemps possible, technique qu’ils ont réussi à acquérir. Les pays vivant de la rente pétrolière prélevaient sur les budgets de leurs nations pour acheter et pour stocker des armes alors qu’ils n’avaient pas de cadres aptes à les manier et à les entretenir. Ce qui est vraiment regrettable, c’est que la plupart de ces pays savaient qu’ils n’avaient pas d’ennemi réel les menaçant. Et même si cet ennemi existait, ils ne l’auraient pas combattu ; il aurait été maintenu à distance par la superpuissance à laquelle ils étaient inféodés. Pire encore, ces régimes ne se sont pas contentés de leur obsession à acheter des armes et des munitions, certains se sont mis à en fabriquer dépassant les besoins de leurs armées et ne trouvant pas à les écouler.

Il est à remarquer que, pensant à l’industrialisation, un souverain arabe songera d’abord à l’industrie de l’armement. Cette pathologie arabe est, depuis Mohamed Ali Pacha, toujours ancrée en nous. Elle montre que la logique de la puissance et de la violence est une logique bédouine dont nous n’avons pas encore guéri et que la pensée de l’hégémonie est ici d’une priorité absolue sur celle du développement.

Il ne serait pas vain de traiter des pays arabes alliés des États-Unis lors de la guerre froide. Outre les pathologies générales que nous avons diagnostiquées et dont souffraient tous les pays arabes de manières variables et à des degrés différents, la plupart des pays arabes inféodés aux États-Unis étaient hostiles aux projets nationalistes de l’époque. La CIA réservait des fonds à leurs appareils répressifs sous la rubrique de lutte contre le communisme. Les chefs de ces États ont commis des forfaits allant jusqu’à la haute trahison selon les législations de leurs pays comme, à titre d’exemple, l’espionnage en faveur d’Israël lors des sommets à huis clos en temps de guerre.

Par un anticommunisme qui n’avait pas de raison d’être dans des pays sans ouvriers, sans industrie ni même sans agriculture, ils ont inscrit dans les programmes scolaires et universitaires ce qu’il y a de pire comme idées rétrogrades et obscurantistes dans le patrimoine musulman : allégeance et djihad c’est-à-dire qu’ils ont permis que les musulmans s’entre-tuent, que l’autre soit asservi, humilié. Ils y ont mis toute leur misogynie, ont réduit la foi et ont mobilisé des dizaines de milliers de prédicateurs et de prêcheurs pour répandre leurs idées tyranniques.

Depuis la guerre froide, des millions de personnes, des générations différentes ont été élevées dans cette pensée irrationnelle et passéiste.

Cette éducation a eu un franc succès et a porté ses fruits lorsque les États-Unis ont ameuté les musulmans pour combattre en Afghanistan. Ils ont alors trouvé une armée prête à se battre dans ces générations induites en erreur par cette éducation et par cette culture. Nombre de ces jeunes ont trouvé l’occasion propice pour mettre en application les idées qu’on leur a inculquées. Le communiste est plus redoutable que l’Israélien. La différence entre les deux est celle là même qui sépare la foi de l’hérésie. L’on se souvient à ce propos que Sheikh Mitwalli al-Sha’râwi, a fait une prière de remerciement le jour où l’armée israélienne, équipée des armes de la foi américaine, a vaincu l’armée égyptienne et ses armes hérétiques russes en 1967.

Les États-Unis, défenseurs des droits de l’Homme depuis plus de deux siècles, ne pouvaient pas appeler à l’ordre ces souverains ni réprimander les pratiques répressives et les crimes qu’ils commettaient ouvertement à l’encontre de leurs peuples parce que rien ne prévalait sur la guerre sainte contre l’ennemi communiste. Ils n’avaient pas non plus à considérer l’autre, victime d’une guerre qui n’est pas la sienne. Ce sont des victimes déshumanisées, de simples outils sans valeur dans la logique de la lutte.

Contre leurs tortionnaires, les Arabes n’avaient pas à espérer le secours de l’Occident mais les gouvernements occidentaux auraient pu au moins attirer l’attention des souverains arabes sur la nécessité du développement, sur la vanité qu’il y avait à dilapider les fonds dans l’achat d’armes sans valeur, sur le danger qu’il y avait à piller leurs peuples pour renflouer les banques occidentales. Les peuples arabes n’étaient pas des alliés à raisonner pour qu’ils soient plus forts. Ils étaient considérés comme des agents méprisables dont la force ne pouvait pas rejaillir sur eux, dont l’esclavage ne réduisait pas leur liberté et dont le sous-développement ne portait pas atteinte à leur civilisation. Telle est la scène du champ de bataille de la guerre froide au Moyen-Orient : des États dominants et des peuples appauvris qui ont désenchanté de toutes les idéologies et à qui il ne restait plus d’espoir que dans le paradis.

Malgré la fin de la guerre froide, l’Occident, avec à sa tête les États-Unis, est resté aussi indifférent au destin et aux luttes de ces peuples, ses intérêts étant sauvegardés et le pétrole continuant à couler sans entrave aucune.

La fin justifie encore le moyen.

Le conflit israélo-arabe

Je ne rentrerai pas dans les détails de la question palestinienne ni dans les différentes étapes de l’histoire de ce conflit ; je me contenterai de quelques explications sur ses derniers développements. Ce qui est à remarquer dans ce conflit qui dure depuis longtemps et qui est devenu des plus sanglants, c’est que la partie a toujours été inconstante alors que la partie israélienne a fait preuve d’une constance permanente. Les premières parties de ce conflit étaient les pays limitrophes d’Israël, les autres constituaient une profondeur stratégique d’appui… Le conflit s’est soldé par les défaites successives des armées arabes. Les choses ne se sont pas limitées à de simples défaites militaires, chaque fois que les armées de ces régimes sont entrées en guerre, elles ont perdu la bataille et de nouveaux territoires si bien que lorsque, de victoire en victoire, Israël a englouti tous les territoires de la Palestine, il a commencé à mordiller sur les territoires des pays du front.

Bref, les États arabes se sont accaparé la question palestinienne et l’ont monopolisée, comme ils l’ont fait à l’intérieur de leurs frontières avec toutes les grandes questions comme celles de la démocratie, des libertés et du développement. Ils ont même fait de cette question leur éternel prétexte et l’ont exploitée de la manière la plus atroce pour brider les opposants et museler les adversaires politiques prétextant qu’en revendiquant la liberté ils aident l’ennemi à terrasser la nation et à l’écraser. Ainsi les opposants ont toujours été taxés de trahison et leurs revendications assimilées aux objectifs de l’ennemi à l’affût. Ce qui est curieux dans le contexte arabe, c’est que chaque fois qu’un leader perd la guerre, sa cote de popularité augmente et il devient plus farouche dans la répression de ses opposants politiques au lieu de démissionner ou de perdre la confiance du peuple comme cela se fait dans le reste du monde. Il s’agit d’une spécificité arabe qui mérite d’être étudiée de tous les points de vue : psychologique, sociologique et anthropologique.

Avec la défaite de 1967, il s’est produit un dédoublement dans la partie arabe. Les régimes et leurs armées n’ont plus cherché à libérer la Palestine, le slogan est devenu caduc, mais seulement à reconquérir leurs propres territoires. C’est pourquoi le mouvement de résistance palestinien a vu le jour. Les parties engagées dans le conflit sont donc devenues moins homogènes du point de vue de l’organisation, du soutien populaire et des objectifs. Ce nouvel élément de la confrontation n’aurait pas trouvé un seul pouce où s’imposer si ce n’est la défaite écrasante subie par les régimes et leurs armées. Bien que les régimes arabes aient tenté d’atténuer leur retentissante défaite en recourant à l’arsenal de la langue arabe qui pouvait transformer la défaite en “ accident de parcours ”, les plus concernés par la question palestinienne ont trouvé l’occasion propice pour briser le monopole de la lutte et pour affronter leur ennemi sans procuration. Mais cette nouvelle donnée dans la politique au Moyen-Orient a constitué une dangereuse nouvelle donne : la résistance populaire s’est transformée en menace contre les régimes mêmes qui, ayant à peine repris du souffle, ont affronté avec cruauté ce nouvel élément du conflit et cela a entraîné, par exemple Septembre noir, puis ils en sont arrivés à vouloir liquider ce nouvel intrus dans la stratégie en l’exilant très loin afin de le marginaliser comme ce fut le cas lorsque la résistance a été déportée de Beyrouth à Tunis.

Au début des années 1970, l’affaire palestinienne a encore connu du nouveau mais toujours avec les parties traditionnelles. L’armée égyptienne a pu réaliser une demi-victoire. Les politiques de l’époque n’avaient pas d’autres soucis que de récupérer les territoires perdus lors de la guerre précédente, de conclure la paix et de se laver les mains de ce conflit dont l’existence commençait à menacer sérieusement ces régimes. Quant à la partie exclue du conflit, c’est-à-dire la résistance palestinienne, elle n’a eu d’autre alternative que de mener quelques opérations militaires juste pour s’affirmer sur le terrain. Suite à cette situation, d’autres agents sont entrés dans le conflit : les enfants palestiniens qui sont nés sous l’occupation et qui n’avaient pour armes que les pierres, qui n’ont pas encore été confisquées. La révolte des enfants a remporté une sympathie et un appui internationaux tels, qu’Israël a reconnu pour la première fois l’existence de la question palestinienne, l’existence d’un peuple dont les enfants refusent l’extinction.

Après cette première intifada, les leaders palestiniens de la diaspora ont pu rentrer et ont constitué le noyau d’un État. Dès lors, les Palestiniens ont eu une forme d’autorité sur leurs territoires. Un examen de ce conflit révèle que les enfants palestiniens sont plus sensés que ses adultes, plus intègres que les professionnels de la lutte et des slogans de l’étranger. À peine a-t-elle foulé le sol palestinien, que cette autorité, qui a vu le jour grâce aux luttes et aux martyrs des enfants, a commencé à créer des structures policières et un appareil répressif. Et au lieu de fonder des écoles et de s’occuper des enfants handicapés de la révolution, certains de ses responsables se sont mis à détourner les fonds de l’assistance internationale à leur profit… Pourquoi ? Parce qu’ils tiennent des discours que les enfants ne comprennent pas. Or tout discours que les enfants ne comprennent pas est une sagesse ambivalente signifiant la chose et son contraire… Et quand on apprend cette sagesse suspecte aux enfants, ils passent leur vie à défendre des choses qu’ils ne comprennent pas. Ensuite sont arrivés sur la scène du conflit d’autres éléments : les organisations musulmanes qui ne parlent que de libération intégrale de la Palestine (du Jourdan à la Méditerranée), brandissant des slogans difficiles à réaliser, les mêmes slogans que ceux des États nationalistes des années soixante mais empreints cette fois de coloration religieuse.

Bien que les régimes arabes aient opté pour le silence après la fin de la guerre froide et que leurs slogans sont entrés dans un long sommeil défaitiste avec la chute du camp qui soutenait leur cause, les peuples dépossédés de toute volonté ont connu de graves maux sociaux et psychologiques. Ces peuples élevés dans l’idée que la Palestine est la question centrale et qu’il s’agit pour eux d’une lutte pour l’existence, n’avaient pas le droit de manifester pour exprimer leur amertume… Ces peuples se sont mis à oublier et à refouler la question palestinienne parce que les questions qui les opposaient à leurs régimes étaient sans doute plus grandes, plus dures. Qui panse ses blessures ne s’aperçoit pas de la blessure de l’autre qui saigne et ne peut le secourir. Mais les Arabes, élevés pendant des générations sur cette question aussi bien à l’école que chez eux ou par les médias, avaient un sentiment d’injustice et d’impuissance : ils ne pouvaient ni agir ni s’exprimer. Leur vécu en est devenu plus misérable, plus frustrant et plus humiliant. Nos sociétés devinrent de la sorte schizophrènes, empreintes d’une obsession paranoïaque du complot, de l’agression et d’une colère contenue ; une société prête à se mobiliser derrière tout assassin, derrière tout discours extrémiste, surtout lorsqu’il lui offrait une bulle pour une vie meilleure après la mort.

L’arme arabe utilisée par les États-Unis lors de la guerre froide s’est avérée onéreuse car les Américains se servant des Arabes et des musulmans dans une guerre qui n’était pas la leur, se sont peu souciés des programmes scolaires en Arabie Saoudite alliée ou des écoles arabes dont le Pakistan grouillait et qui ont produit les Talibans.

 Un pays qui aspire au leadership international a de nombreuses obligations auxquelles il ne peut se soustraire. Il ne s’agit pas uniquement d’un droit ; oublier les devoirs qui en découlent peut entraîner un déluge de catastrophes.


Le 11 septembre et la fin d’une époque historique

Le monde s’est réveillé, le 11 septembre, sur un événement grandissime : un groupe de jeunes d’origine arabe s’est servi d’avions de ligne pour s’attaquer à des cibles civiles à Washington et à New York. Plus de 3 000 personnes sont tombées dans cette agression. Le monde a vu à la TV et en direct les victimes de cette attaque se jeter de très haut dans une tentative désespérée d’échapper à l’enfer. Ces pauvres personnes n’avaient pas d’autre alternative : mourir brûlé ou mourir lors d’un chute. Ce spectacle dramatique est en réalité le spectacle de la fin d’une époque historique et du commencement d’une autre. C’est la première agression contre les États-Unis à l’intérieur de leurs frontières.

Pourquoi ce spectacle a-t-il changé le monde ?

Les États-Unis (l’arabe, fautif, dit littéralement les Départements unis d’Amérique) sont composés de cinquante États unis depuis près de deux siècles dans une fédération détenant une puissance économique et une inviolabilité militaire jamais atteintes dans toute l’histoire de l’humanité. C’est le géant qui a pu trancher la Deuxième Guerre mondiale en faveur des alliés. N’eut été son intervention, l’histoire de l’humanité aurait été complètement différente. C’est ce même géant qui a mis en place le plan Marshall pour l’essor de l’Europe occidentale et personne d’autre n’aurait pu le faire. Ce pays immense dont les flottes sillonnent toutes les mers et tous les cieux s’est toujours considéré en sécurité. Ce sentiment avait des causes stratégiques et géographiques :

– Le sentiment de puissance, d’inviolabilité et le sentiment de sécurité dans la vie parce que ces cinquante États sont fédérés au sein d’un État qui n’est basé ni sur la marginalisation ni sur l’oppression. Il s’agit d’une union démocratique qui s’appuie sur la liberté de choix. C’est le premier empire dans l’histoire humaine qui soit fondé sur l’adhésion et non sur la contrainte.

– Ce géant protégé par deux océans, le Pacifique et l’Atlantique, n’avait pas de soucis de sécurité depuis la guerre. Toutes les guerres qu’il a menées se situaient sur d’autres continents, très loin de ses territoires. Certes il a connu les horreurs de la guerre en enterrant ses soldats qui avaient été rapatriés dans des cercueils, mais il n’a jamais connu la destruction qui frappe les champs de bataille pendant la guerre à l’exception de la guerre civile qui a disparu de la conscience collective des Américains et n’est plus évoquée que dans les livres d’histoire et dans certains films.

C’est pourquoi le citoyen américain ne pouvait pas éprouver un sentiment d’insécurité. L’administration américaine ne pouvait pas non plus pressentir la menace, elle qui dépense pour ses instituts de recherches stratégiques, pour ses services de renseignements et pour ses armées beaucoup plus que l’ensemble des revenus nationaux de tous les pays arabes. Quant à l’ennemi qu’on craignait parce qu’il avait l’arme nucléaire et des missiles intercontinentaux, vaincu, il a déserté. Désormais, il panse ses blessures et il ne s’éveillera de son terrible choc que bien plus tard.

C’est dire que les États-Unis n’avaient pas d’ennemi en vue à incriminer selon toute logique, selon une lecture des données du conflit et selon le rapport des forces. C’est pourquoi la mission inscrite à l’ordre du jour de l’administration américaine consistait alors à extirper les pays hors-la-loi qui, à court terme, pourraient constituer un danger pour l’Occident et pour ses alliés. La mission n’était pas ardue parce que le monde se soumet désormais à la politique unipolaire qui s’est imposée sur la planète, sans rival. D’un autre côté, les États-Unis se préparaient à jouir des fruits économiques d’une victoire qui a préparé le terrain aux multinationales américaines. Il n’y avait plus d’obstacles militaires ou idéologiques devant leurs intérêts et le peuple américain allait cueillir les fruits d’une victoire qui leur a coûté tant de sacrifices durant près de cinq décennies ; les Américains ne s’attendaient qu’à récolter des bénéfices et ne rêvaient que de faste.

L’imprévu est arrivé, il a frappé les gratte-ciel abritant le Centre international des affaires, cœur battant de l’économie, symbole de l’État opulent et point de départ vers le monde globalisé ; il a frappé également le Pentagone, symbole de la toute puissance militaire américaine, centre des ordres qui, sur un simple signe, modifie le destin du monde. L’attaque aurait pu toucher également le Congrès et La Maison Blanche si l’avion qui s’y dirigeait n’avait pas été abattu avec sa malchanceuse cargaison humaine.

Il est naturel que cette attaque suscite en tout être humain du dégoût pour ses auteurs et de la compassion pour les victimes. C’est un acte barbare que nul être humain digne de cet attribut ne peut justifier ni ne pas condamner ne serait-ce que sur le plan éthique. Pour l’administration et pour le peuple américains, l’effet du choc a été aussitôt suivi par une période d’analyse et de réflexion.

Pourquoi les États-Unis ont-ils semblé si vulnérables au point qu’une poignée de terroristes ont transpercé le cœur de cette puissance pour y produire autant de dégâts ?

Pourquoi les auteurs de ces attaques viennent-ils de pays arabes alliés des États-Unis pendant la guerre froide ?

Que voulaient produire les auteurs de ces attaques ?

Quel message cherchaient-ils à adresser aux États-Unis et au monde à travers cette attaque ?

Comment un État qui n’a pas pu se défendre peut-il protéger les autres ?

Telles sont les questions qui se sont posées avec insistance à la société américaine. Et il y avait toujours deux réponses : celle de l’administration préparant la lutte à venir, ses objectifs et ses mécanismes et celle, destinée à l’opinion publique pour la mobiliser et pour la préparer à soutenir les décisions secrètes de l’administration.

Notre ambition ici est d’interpréter et de comprendre ce que la politique américaine tait.

Plus grave encore sera ce qui se produira

Lorsque l’administration américaine s’est réveillée du choc, elle a dû affronter la nouvelle réalité amère, à savoir que les États-Unis ne sont plus à l’abri des conflits qui secouent le monde, qu’ils sont devenus une scène de conflits au même titre que les autres pays, que ces attaques constituent l’horrible commencement d’une nouvelle ère de crise, de tension et de conflits meurtriers et que l’ennemi qu’ils ont à affronter est d’un genre nouveau : il n’a ni territoires délimités qui pourraient être frappés ni un État précis avec une population précise contre lequel les États-Unis pourraient faire adopter une résolution internationale le sanctionnant. C’est un ennemi omniprésent faisant preuve d’une grande mobilité sur la terre, y compris aux États-Unis mêmes. Cet ennemi a une grande aptitude à se fondre dans la foule. Et la révolution de l’informatique et des moyens de communication lui a permis d’utiliser les techniques les plus modernes pour le financement, pour l’armement, pour la définition précise des objectifs et pour infliger le maximum de pertes à son ennemi.

Les États-Unis n’ont jamais connu de guerre semblable ni ne s’y sont préparés. Auparavant, ils affrontaient un ennemi localisé, ayant une politique connue ; un ennemi qu’ils ont étudié jusqu’au détail depuis ses slogans idéologiques jusqu’à l’arsenal dont il dispose. Il était possible de déclarer la guerre à cet ennemi, de lui opposer la persuasion ou même de le terrasser. Quant au nouvel ennemi, il demeure hermétique aux instituts de recherches stratégiques et aux services de renseignements les plus performants du monde… Cet ennemi est un spectre infiniment habile à la diversion et au leurre. Il dispose également d’une impressionnante armée de réservistes englobant tous les peuples qui, à tort ou à raison, ont vu dans les États-Unis l’incarnation de l’égoïsme et de l’animosité envers les opprimés durant la guerre froide. Notons aussi que ni les objectifs ni les causes de ce conflit ne peuvent être fixés d’un seul point de vue. Les Américains considèrent, par exemple, qu’il s’agit d’une guerre entre civilisation et barbarie alors que l’autre partie trouve que c’est une guerre sacrée qui oppose foi et impiété. Les États-Unis estiment que l’objectif de leur guerre contre le terrorisme est de garantir la stabilité mondiale pour le développement et le progrès. Et la partie adverse objecte que la visée de cette guerre n’est autre que l’hégémonie américaine sur les richesses du monde en vue de les piller.

Les États-Unis veulent que le champ de bataille se situe en dehors des pays occidentaux alors que les terroristes estiment que mener cette guerre dans les frontières de ces pays est la première condition pour terrasser l’ennemi et l’amener à respecter les droits qu’ils défendent. Il s’agit donc d’une situation où aucune des deux parties ne peut fixer à elle seule le choix des conditions de l’affrontement. Imposer ses conditions est une guerre au sein même de cette guerre.

Mais tout cela est le moindre des soucis des États-Unis parce qu’ils savent, et l’histoire leur donne raison, que le terrorisme, aussi fort et aussi ravageur soit-il, ne peut réaliser des succès politiques et que toute l’histoire du terrorisme, depuis la secte rigoriste des ismaéliens, les haschischins, jusqu’au terrorisme du xxe siècle en Europe, n’a pu produire un changement radical dans ces sociétés parce que le terrorisme est une arme aussi piètre qu’absurde adoptée par des groupes humains qui n’ont plus d’espoir pour affirmer leur existence et par d’autres groupes qui estiment que le recouvrement des droits ne peut se réaliser que par la terreur exercée sur la partie adverse. C’est un cas de désespoir vengeur ne comportant pas de programme politique pour l’avenir. Tout au plus peut-il parvenir à déstabiliser un État totalitaire, au profit d’une tierce partie à l’affût et qui pourra s’emparer du pouvoir ou, dans les pays démocratiques, augmenter le nombre de voix qui, dans un vote électoral, sanctionnent une administration.

Tel est le terrorisme dans son acception ancienne.

Les soucis des États-Unis sont d’un autre ordre car le terrorisme d’aujourd’hui est différent de celui du passé. De nos jours, le terrorisme a accès aux techniques de destruction massive qu’il peut utiliser dans sa lutte. Cela veut dire que la vraie catastrophe, c’est ce qui pourrait arriver et non pas ce qui a eu lieu. Elle dépassera en horreur tout ce que nous avons pu connaître. Que des groupes terroristes puissent disposer d’armes de destruction massive et qu’ils puissent les utiliser contre l’Occident produira des dégâts irréparables ; cela entraînerait la disparition de toute une civilisation et la fin tragique d’une ère historique entière.

Ces groupes peuvent-ils réaliser un saut qualitatif aussi dramatique dans leur lutte ?

Ces prévisions relèvent-elles du possible ou de l’impossible ? Et s’il s’agissait seulement d’une prévision envisageable, une superpuissance peut-elle concevoir une stratégie politique ou militaire en fonction des différents degrés du concevable ?

La réponse est affirmative : un État établit sa stratégie en se référant à l’échelle des possibles et non à celle du virtuel surtout quand il s’agit non seulement de ce qui menace ses intérêts mais de ce qui met en péril son existence même. Un État de l’envergure des États-Unis ne peut que tenir compte de tous les possibles et non pas de ce qui est rationnellement impossible.

Ainsi a commencé à se concrétiser la nouvelle stratégie américaine. Il nous appartient de l’interroger nonobstant les écrans qui la dissimulent et qui la font ressembler à une illusion ou à une réalité virtuelle alors qu’il s’agit d’une réalité avérée, certaine qu’on a cherché à occulter. La confusion que l’on remarque chez l’opinion publique internationale et même chez certains intellectuels s’explique par l’absence de ce regard prospectif qui doit tenter d’expliquer cette nouvelle stratégie afin que le monde puisse comprendre l’action de l’administration américaine et ses réactions sur la scène internationale, que l’on puisse sortir du cercle des contradictions et des interprétations basées sur des bribes de déclarations et que soit dépassée l’inquiétude qui s’empare de nous chaque fois que nous considérons la politique extérieure des États-Unis. Cette administration a souvent été critiquée pour l’anarchie de ses idées, pour l’arbitraire de ses décisions, etc. Ces critiques émanent d’une incompréhension de la nouvelle stratégie. Peut-être est-elle à expliquer par l’idée très répandue que la stratégie de la guerre froide est encore en vigueur.

Les États-Unis perçoivent aujourd’hui le nouveau terrorisme comme un ennemi réel, menaçant, par-delà leurs intérêts, leur existence même. Ils comprennent également les très nombreuses possibilités qui s’offrent à cet ennemi, la complexité de ses organisations et la nature imprévisible de ses objectifs.

Tout cela impose aux États-Unis de changer de stratégie politique et militaire afin de répondre aux nouveaux dangers. C’est dire que l’image que se font les États-Unis d’eux-mêmes et du monde a changé de manière radicale concernant les moyens et non pas la nature de l’objectif. Autrement dit, le choix des voies a changé alors que l’objectif est demeuré le même. On pourrait répondre que la constance de l’objectif induit la constance de la stratégie, le changement des moyens n’étant que tactique. Mais les choses ne sont pas aussi simples.

Toute attitude humaine, qu’elle consiste en une action ou même en un refus d’agir, ne peut être interprétée en dehors d’un objectif moral ou matériel. Le comportement qu’implique cette quête agit obligatoirement sur le monde extérieur. Le changement escompté relève du matériel, du moral. La condition sine qua non pour la réalisation d’un comportement volontariste est d’émaner d’une maîtrise de soi tant sur le plan intellectuel que sur les plans psychologique et physiologique. Comme nous ne cherchons pas à nous embarquer dans une polémique avec les détracteurs du volontarisme qui soutiennent qu’un objectif humain est toujours dénaturé parce que le comportement n’est jamais imputable à une libre volonté. Comme cette dernière n’existe pas, la volonté est toujours tributaire des conditions subjectives et objectives de l’homme, y compris son inconscient.

Nous ne désavouons pas cette opinion. Mais afin de clarifier notre point de vue, nous dirions que le volontarisme émanant d’une société rationnelle est à l’abri de ce qui peut entacher le volontarisme individuel.

Étant donné que l’intérêt est toujours en étroite relation avec le comportement, peut-on soutenir que la stratégie américaine n’ait pas changé puisque le but est resté le même ? La modification des moyens signifie-t-elle un changement réel au niveau de la stratégie ?

Comme ce type de définition de la stratégie est ancré dans le discours politique arabe, il convient d’apporter les précisions suivantes :

La stratégie n’est que l’art de la gestion, autrement dit, c’est un ensemble de mécanismes qui prend en considération toutes les conditions matérielles et morales, les réactions prévisibles et moins prévisibles afin de réaliser un ou plusieurs objectifs précis concourant à un but ultime. En un mot, la stratégie est une “ conception générale ” de ce qui doit être fait pour l’accomplissement d’un but. Le comportement stratégique n’a pas de caractère sentimental ; il n’est pas fait de réactions. Aussi ne peut-on pas dire que les mouvements du djihad disposent d’une stratégie tant qu’elle invoque la vengeance, c’est-à-dire une logique instinctive et non pas cognitive. Or seule la logique cognitive peut produire une stratégie au vrai sens du mot, c’est-à-dire des moyens rationalisés et une véritable étude des conditions de l’action. Quant à la réaction de vengeance, elle n’est qu’une réponse au besoin primitif de satisfaire une passion, l’objectif demeurant vague, imprécis. Une telle mentalité n’adopte pas des moyens de prospection scientifique ni ne considère les leçons de l’histoire ; elle se barricade derrières la magie des légendes et s’arme des mythes du patrimoine.

Répétons que la stratégie n’est pas le but mais l’ensemble des moyens et des mécanismes mis en œuvre de manière rationnelle pour parvenir à cette fin.

Soutenons enfin que la stratégie américaine s’est modifiée avec les moyens indépendamment des objectifs qui, eux, sont demeurés inchangés.


Des causes ayant conduit au drame du 11 septembre

Avant de proposer des solutions aux problèmes qui se posent, un politologue est tenu de s’interroger sur les causes de ces problèmes. En l’occurrence, il est impératif de traiter du pourquoi du terrorisme et des raisons pour lesquelles le terrorisme vise précisément les États-Unis.

Les groupes terroristes ne sont pas nés ex-nihilo. C’est un phénomène sécrété par un ensemble de facteurs sociaux, culturels, économiques, politiques et psychologiques qui se sont ligués pour lui donner jour. Peut-être n’est-il que cette vapeur comprimée dans une marmite bouillante, hermétiquement fermée. Le terrorisme ne peut être entendu que comme un phénomène de protestation de la part d’un groupe humain qui s’estime victime d’injustices, qui se voit marginalisé et qui ne trouve pas d’autre alternative pour changer sa situation. Quant au terrorisme arabo-musulman, nous pouvons en imputer le surgissement et la montée à ce qui suit :

– Les groupes qui mènent des opérations terroristes sont issus de pays totalitaires qui ne respectent pas le minimum des droits de l’Homme. Chez ces groupes, le sentiment d’injustice et d’oppression s’est radicalisé sous l’effet d’une très longue période d’iniquités sévissant aujourd’hui encore, à tel point que les perspectives se sont définitivement obscurcies devant ces jeunes.

– Nombre de ces terroristes sont issus de pays amis des États-Unis et de l’Occident. Ce paradoxe peut sembler étrange si l’on oublie que pour ces groupes, les États-Unis étaient un allié complice de l’oppression qu’ils ont subie ; complice de leur sous-développement et de l’immunité dont jouissaient les régimes corrompus lors de la guerre froide. Dès lors, ils ne font plus de distinction entre l’Occident, avec à sa tête les États-Unis, et ces régimes qui leur sont inféodés et qui sont leurs protégés. Ils pensent même que n’eut été l’hégémonie occidentale protectrice de ces régimes, ils auraient pu arracher leur liberté et ériger un avenir meilleur. Aussi ont-ils déclaré la guerre à cet ennemi appelé à lui porter atteinte.

– Les conflits régionaux, dont le plus important pour un Arabo-musulman est le conflit avec Israël, ont tiré le coup de grâce à tout rapprochement avec l’Occident la politique de ce dernier, constante depuis la naissance de l’État d’Israël, prend le parti de l’ennemi et que toutes les conventions et réunions se sont soldées par des échecs et que toutes les résolutions internationales ont été bafouées par Israël avec la franche bénédiction des États-Unis.

Les Arabes croyaient que les Américains imposeraient, après la guerre froide et le déclin de la menace soviétique, une solution juste ou même un semblant de solution juste aux deux parties en conflit. Ils n’en firent rien, au contraire : les Arabes ont continué à voir, chaque jour, sur les écrans de TV les images provenant des territoires occupés, images des massacres, des destructions, des terres rasées, des maisons dynamitées et de la construction des colonies alors que tout le monde se faisait complice par le silence et que personne ne venait au secours des opprimés. Le sentiment d’injustice et d’oppression fait que nombreux sont ceux qui ont identifié, par-delà le responsable direct, le véritable responsable moral : les États-Unis d’Amérique.

Les régimes arabes n’ont pas uniquement confisqué les libertés de leurs peuples ; ils ont pillé et dilapidé leurs fortunes. Ce qui a eu des répercussions négatives sur la société : les classes moyennes ont périclité pour intégrer les couches les plus pauvres. Or l’on sait que le progrès et même la modération du discours politique ne peuvent se réaliser que chez un peuple qui a une large classe moyenne. C’est pour cela que les foules de pauvres miséreux, qui s’appauvrissent et qui dépriment davantage de jour en jour, ont été sensibles aux discours et à la pensée nihiliste du terrorisme.

– Ces terroristes ont pour la majorité accédé à un certain niveau d’instruction dans leurs pays. Pour les soumettre et pour entretenir leur xénophobie, l’école les a élevés dans des idées aux relents d’animosité et de rancœur contre tout ce qui est différent, dans l’idée que quiconque est différent, contredit leur foi et la menace. Ce contenu éducatif arriéré et obscurantiste a fait de ces jeunes des êtres détenant la vérité absolue, convaincus que tous les peuples “ hérétiques ” sont à égorger et que le massacre n’est pas source de culpabilité mais de fierté. On pensait que cette jeunesse à laquelle on a inculqué des idées moyenâgeuses lutterait contre les communistes, contre les nationalistes, contre les socialistes et contre les démocrates mais l’on ne se rendait pas compte que cette éducation était destructrice et suicidaire.

L’arroseur se retrouva arrosé. L’arme arabe utilisée par les États-Unis lors de la guerre froide s’est avérée onéreuse. Lorsque les États-Unis employaient les Arabes dans une guerre qui n’était pas la leur, peu leur importaient les programmes scolaires de leurs alliés, peu leur importaient les écoles coraniques arabes dont le Pakistan grouillait et qui ont produit les Talibans, la culture de la guerre sainte contre les hérétiques, la culture du martyr et de la hâte à vouloir accéder au paradis.


Qui est l’ennemi des États-Unis ?

Les États-Unis ne pouvant affronter des spectres, doivent assimiler leur stratégie contre le terrorisme à la volonté de définir les attitudes des autres États. Les terroristes non plus ne partent pas de rien ni ne viennent d’une autre planète : ils disposent de bases sûres où ils peuvent s’entraîner, planifier, propager leur idéologie et d’où ils peuvent déclencher leurs offensives.

Ils ont également besoin de bailleurs de fonds pour la logistique, le repli stratégique et l’équipement. Cela ne peut être assumé que par un État, qu’il s’agisse d’un État qui les appuie directement ou d’un État qui ferme les yeux sur leurs activités ou même d’un État n’exerçant pas sa souveraineté sur tout son territoire et pouvant par-là constituer un refuge pour les terroristes.

C’est pourquoi les États-Unis doivent identifier leurs ennemis. Qui sont donc ces ennemis contre lesquels ils déclareront la guerre à venir dont la durée a été fixée par les États-Unis à dix-quinze ans ? Ces ennemis sont :

– les États totalitaires avec leurs “ dossiers de dettes intérieures ” ;

– les États marginaux ou disloqués, comme l’Afghanistan, le Pakistan ou la Somalie ;

– les États ayant cherché ou qui cherchent à détenir les armes de destruction massive, en dehors de la bénédiction américaine, comme l’Irak ;

– les États soutenant le terrorisme ou l’ayant appuyé même s’ils prétendent le condamner.

Les États totalitaires

Puisque le terrorisme est, comme nous l’avons déjà avancé, essentiellement un mouvement de protestation et que, dans le contexte arabo-musulman, il émane d’une réalité empreinte d’oppression, d’absence de libertés et d’un enseignement prêchant la guerre sainte et le martyr, les États-Unis ne peuvent tarir les sources du terrorisme, comme ils l’ont déclaré, sans l’avènement de sociétés où l’on observe un minimum de démocratie et de respect des droits de l’Homme, où est dispensé un enseignement moderne ne combattant pas l’époque et ses valeurs, surtout en ce qui concerne les pays gravitant dans la sphère américaine. Les États-Unis visent, bien entendu, à protéger leurs intérêts dans ces États et ces intérêts sont en contradiction avec l’existence de relations étroites avec les régimes de la tyrannie absolue. Pour la première fois, ils se trouvent obligés de s’ingérer dans ce qui, naguère encore, était considéré comme les affaires intérieures de ces pays. C’est pourquoi, déclaration après déclaration, les responsables américains appellent au tournant démocratique au Moyen-Orient et réitèrent leur appui aux libertés dans ces pays. Comment les États-Unis pourraient-ils réussir dans cette nouvelle politique dans la région après avoir pendant longtemps soutenu ces régimes et après avoir fermé les yeux sur leurs pratiques contre leurs populations ?

Il semble que les États-Unis aient décidé de mettre fin à ces gouvernements dictatoriaux par l’une ou l’autre de ces voies :

– provoquer la chute de ces régimes en recourant à la force comme ce fut le cas en Irak ou en Afghanistan, par exemple, ou alors fomenter des troubles en soulevant les minorités. Ils pourraient également provoquer des scissions dans ces pays et le cas échéant redessiner la carte géographique de la région ;

– changer ces régimes par les voies pacifiques comme le permettrait la reconnaissance de certains pays terrorisés du dossier des dettes intérieures. Ce dossier constituera une ordonnance prescrivant de tolérer l’opposition, de constituer des partis et des organisations non gouvernementales et l’alternance pacifique sur le pouvoir. L’application de cette ordonnance dans tout pays totalitaire induit la fin de l’ancienne classe gouvernante, l’apparition de nouveaux dirigeants sur la scène politique et la fin de ce qu’il est convenu d’appeler “ les gouvernements éternels ”.

Les pays marginaux et disloqués

Pour ne pas laisser de marge au terrorisme dans certaines contrées, tous les pays doivent être en mesure d’exercer leur souveraineté sur tout leur territoire afin que les États-Unis puissent leur demander des comptes sur la base des lois internationales et que les responsables de tout acte terroriste puissent être identifiés et localisés. Aussi répondront-ils de leurs agissements. La guerre d’Afghanistan allait dans ce sens. Les États-Unis ont également essayé de remembrer des pays comme la Somalie. Ils appuieront ce pays jusqu’à ce que se mette en place un nouvel État. Le tout se faisant sous la stricte et longue surveillance des États-Unis.

Les pays détenant ou ayant cherché à détenir des armes de destruction massive

Il ne s’agit pas de tous les pays mais seulement de ceux qui sont classés hors-la-loi, ce sont les ennemis que les États-Unis considèrent comme dangereux. Pourquoi ? N’étant pas sous hégémonie américaine, ces pays ne sont pas dignes de confiance. Ils pourraient, dans des circonstances internationales précises, livrer des armes ou des techniques de fabrication des armes de destruction massive aux terroristes qui en feraient usage dans leur redoutable guerre contre les États-Unis ou l’Occident. On ne peut comprendre la guerre contre l’Irak sans ces considérations stratégiques. Cette guerre ne s’explique pas par le danger réel que représenterait pays mais parce que ses dirigeants auraient pu livrer des techniques aux terroristes. Il est de notoriété publique que non seulement l’Irak disposait d’armes de destruction massive mais qu’il les a utilisées. Il a, par conséquent, l’un des profils de l’ennemi public pour les États-Unis.

Les pays appuyant le terrorisme dans les faits et le stigmatisant dans leur discours

L’un des attributs de ces ennemis, c’est qu’ils accueillent le terrorisme. Et nous ne savons pas si l’histoire, c’est-à-dire ici la période de la guerre froide, entrera en ligne de compte avec ces pays ou bien si les États-Unis ne tiendraient pas compte de cette période, à condition que ces pays prouvent, par les actes, qu’ils ne soutiennent ni ne financent plus le terrorisme et qu’ils commencent à appliquer la transparence politique et qu’ils ont renoncé à développer l’armement interdit.

La question se pose encore une fois : qu’est-ce que le terrorisme ? car, après le 11 septembre, les États-Unis ont commencé à confondre terrorisme et droit de résistance. Nous pensons que si cette confusion se prolongeait, la stratégie américaine trouverait de puissants opposants, ce qui compliquerait la position des Américains et de là l’empêcherait de mettre en application sa stratégie. Sauf s’ils essayaient de résoudre rapidement tous les conflits et les affaires régionales dans le monde, telles les questions du Moyen-Orient, du Cachemire, de la Tchétchénie, etc. Avant un pareil apaisement, les États-Unis ne trouveront pas le moyen logique de convaincre même leurs alliés de leur stratégie.

 


Les mécanismes de la nouvelle stratégie américaine au premier stade de son application

Un pays qui prétend à gouverner le monde a maintes obligations auxquelles il ne peut se dérober. Le leadership mondial n’est pas seulement un droit. Omettre les devoirs qu’il impose peut avoir des conséquences désastreuses.

La guerre préventive

Dans l’histoire moderne, ce type de guerre a toujours été classé illégal. Généralement, on évitait de recourir à ce genre d’intervention militaire parce qu’il équivaut à opposer à un mal virtuel un autre, réel. Une telle politique peut susciter des conflits destructeurs qui peuvent naître des erreurs dans les prévisions des services de renseignements ou des politiques. Il est à remarquer que l’attitude des superpuissances lors de la guerre froide convergeait vers l’interdiction de ce type de guerre et vers toutes les garanties possibles pour éviter qu’un conflit destructeur ne naisse d’une mauvaise appréciation ou d’une hantise militaire.

Mais cela ne signifie pas que l’histoire moderne n’ait pas connu ce genre de conflits. C’était en tout cas des guerres dont la légitimité était douteuse ; des guerres menées par des pays ne reconnaissant pas cette légitimité, comme c’est le cas d’Israël dans ses guerres contre les Arabes. Israël incarnait ce principe de la guerre préventive et s’appuyait sur l’action militaire prophylactique. Une telle attitude n’émane pas d’un pays qui prend en considération les positions internationales ni ne respecte les règles internationales du jeu. C’est le fait d’un pays érigé sur la peur et sur sa hantise. Mais plusieurs données ont changé après le 11 septembre, y compris les normes internationales. Les États-Unis ont estimé qu’il fallait devancer l’ennemi et porter la guerre sur ces territoires quels que soient les dégâts car des pertes outre-Atlantique, si grandes soient-elles, sont moins redoutables que des pertes sur le sol américain surtout que l’opinion publique américaine s’est libérée du complexe du Viêt-nam et préfère que la guerre contre le terrorisme ait lieu à l’étranger plutôt qu’aux États-Unis.

Devancer l’ennemi, mener des guerres préventives sont devenues des réalités dans la politique américaine et même une partie intégrante de sa nouvelle stratégie.

L’intervention américaine dans le monde, décision relevant des affaires intérieures américaines

Dans leur précédente stratégie, les États-Unis menaient leurs guerres, qu’elles soient faites directement ou par procuration, sous couvert de légitimité internationale à l’exception de quelques cas en Amérique latine, qui dans le code de la guerre froide était considérée comme l’espace vital des États-Unis. L’équivalent soviétique serait leur intervention en Hongrie ou en Tchécoslovaquie. Par contre, les États-Unis ont, semble-t-il, institué aujourd’hui le principe d’intervention directe se basant sur la seule décision américaine. Pourquoi ?

Il semble que la leçon tirée par l’administration américaine après le 11 septembre est que réprimer l’ennemi, le devancer, constituent des recours qui ne peuvent être admis par les institutions internationales actuelles. La rapidité d’exécution, la force à utiliser et les objectifs recherchés ne peuvent être laissés à la décision de la bureaucratie des organismes internationaux. C’est pourquoi la décision de guerre préventive est à considérer désormais comme décision relevant des affaires intérieures américaines dictée par les intérêts nationaux et ses impératifs. Si ce précédent se renouvelait et s’il était définitivement institué par les États-Unis, il aboutirait à une reconstitution des organisations internationales, surtout l’ONU, afin qu’elles puissent fonctionner au même rythme que l’administration américaine en même temps que changeront les principes de l’ONU à la lumière de la nouvelle conjoncture internationale. Les États-Unis peuvent-ils réaliser de tels objectifs ? La difficulté de parvenir à ces objectifs conduira l’administration américaine à revoir certains aspects de leur nouvelle stratégie.


Les mécanismes d’appui à la nouvelle stratégie américaine

Pour appuyer leur nouvelle stratégie, les États-Unis doivent mener une nouvelle politique vis-à-vis du monde ; une politique qui ne peut être menée à bien si elle se limite aux démonstrations de force. À notre avis, cette politique présentera les volets suivants :

La fin du conflit israélo-arabe

Nous avons déjà souligné que ce conflit est l’une des causes essentielles de la rancœur arabe contre la politique américaine dans la région. Peut-être que la fin de ce conflit nécessite des pressions sur les deux parties afin qu’elles acceptent des concessions douloureuses. Les États-Unis ont réalisé que les peuples de la région ne sont pas les seuls à pâtir de ce conflit endémique et que son exacerbation constitue un danger qui peut menacer le monde entier, surtout les États-Unis à qui les Arabes font endosser la responsabilité de toutes ces injustices qui ont fait qu’un grand nombre d’Arabes ont fini par refuser de discuter de la question estimant vain tout débat et ne rêvent plus que de la seule mort, leur propre mort et celle de leur ennemi. Après le 11 septembre, trouver une solution urgente à cette question n’est pas seulement un impératif arabe, mais c'est devenu un des impératifs de la sécurité nationale américaine et internationale. Aussi verrons-nous les États-Unis prendre des mesures urgentes et sévères pour résoudre ce conflit en permettant la constitution de deux États démocratiques, un État arabe et un État hébreu. Si une paix acceptée par toutes les parties venait à s’établir au Moyen-Orient, l’animosité arabe pour les États-Unis régresserait d’au moins 80 %.

Appui américain aux peuples de la région en vue de la création de groupements économiques pour le développement et la complémentarité

Cette mesure est complémentaire à l’opération de paix au Moyen-Orient parce que la paix politique n’est qu’une trêve entre deux guerres si elle n’est pas appuyée par une paix sociale soutenue par une économie saine. Que les économies éprouvées des pays du front ne soient qu’un marché pour la consommation, qu’une source de main-d’œuvre bon marché signifie une détérioration de la situation sociale des peuples de la région qui trouveront des raisons de revenir au cercle de la violence et de la haine. C’est pourquoi les marchés régionaux appuyés par les États-Unis et par l’Occident peuvent limiter les écarts de niveau de vie et amener la stabilité dans cette région du monde. Cela induit nécessairement un bémol à l’égoïsme occidental, trop avide des profits que permet la mondialisation aux dépens des pays pauvres.

Un minimum de démocratie pour les pays de la région 

Un minimum de démocratie résultera des revendications internes et de l’appui venant de l’étranger. Il constituera une solution pour maints problèmes complexes d’aujourd’hui. Cette démocratie signifie que le citoyen pourra s’exprimer, choisir ses dirigeants et ériger des institutions civiles. Ce qui entraînera la transparence dans ces sociétés ; les détournements de fonds, les pots-de-vin et la corruption régresseront, mais je ne dis pas qu’ils disparaîtront. La rationalisation des dépenses sera une autre source du développement de ces sociétés ; elle augmentera la chance de ces pays à sortir de l’humiliation du besoin et de la dégradation du niveau de vie.

La pression sur les gouvernements pour un changement des programmes scolaires

Les attaques terroristes ont révélé de manière claire que les kamikazes ainsi que leurs leaders sont, pour la majorité, originaires de pays qui, depuis longtemps, dispensent un enseignement religieux rigoriste bien qu’ils soient alliés des États-Unis. C’est pourquoi ces dernières estiment qu’il ne suffit pas que ces pays se déclarent ouvertement alliés de l’Occident ou amis des États-Unis ; ils doivent mettre en place un enseignement prônant la tolérance, l’ouverture sur la civilisation occidentale qui ne doit pas être considérée comme aux antipodes de la religion et des traditions musulmanes et cesser de diviser le monde en territoires musulmans et territoires de guerre ou de mécréants.

Les États-Unis qui, comme nous l’avons déjà avancé, ont tiré profit de ces programmes scolaires obscurantistes dans leur guerre contre le communisme surtout en Afghanistan, engagent aujourd’hui une hostilité à ces programmes au cœur même de leur nouvelle stratégie parce qu’ils ont réalisé que la haine enseignée dans ces pays n’est pas dirigée contre un pays précis ou contre une foi précise mais contre tout ce qui n’est pas musulman, ou plutôt contre tout ce qui est humain. En tant qu’observateur, nous ne pouvons que relever la gravité des erreurs de la politique américaine lors de la guerre froide. C’est bien les États-Unis qui ont produit ou encouragé la tourmente de la violence qui s’abat sur le monde aujourd’hui.

La fin ne justifie plus tous les moyens

Nous avons déjà remarqué que dans leur stratégie de la guerre froide, les États-Unis considéraient leur objectif ultime indépendamment des moyens tant qu’il s’agissait d’une fin “ noble ”, infliger une défaite aux forces du mal, incarnées par l’URSS et son idéologie communiste. Un tel principe n’est plus possible aujourd’hui à la lumière de la nouvelle stratégie. Nous devons reconnaître que les États-Unis, en tant que superpuissance, ont des intérêts qui demeurent l’objectif de toute leur politique militaire, culturelle et économique, des intérêts qui sont la base même de l’ancienne comme de la nouvelle stratégie. C’est-à-dire que l’intérêt est la seule constante de la stratégie des États-Unis, seuls les moyens peuvent varier. Alors à quel point les États-Unis ont-ils remplacé leurs moyens par d’autres plus humains, plus moraux ?

Nous pouvons affirmer que ni l’humanité ni la moralité n’interviennent dans les choix des nouveaux moyens car les intérêts des pays, qu’ils soient petits ou grands, ne sont pas tous moraux ; ils sont souvent tâchés du sang des autres. Pourtant ces nouveaux moyens peuvent recouper les orientations de certains peuples qui peuvent y trouver une chance en vue de mieux coexister avec les États-Unis. En un mot, les Américains n’ont pas changé de tactique pour les beaux yeux des autres mais uniquement pour l’intérêt de la sécurité nationale américaine sauf que cette dernière a besoin d’une chirurgie esthétique la faisant passer pour conforme aux aspirations des peuples.

Aussi les Arabes ne doivent-ils ni croire tout ce qui se dit ni le rejeter intégralement. Ils doivent admettre que les États-Unis ont de bonnes intentions, les considérer avec vigilance et essayer d’intervenir pour corriger les orientations de leurs décisions, par le dialogue et non par la violence. Mais cela n’est possible que si les Arabes estiment que les États-Unis ont changé après le 11 septembre et qu’ils ont modifié leur tactique. Si les Arabes continuent à juger les États-Unis sur la base de leur politique durant la guerre froide, c’est qu’ils n’ont pas compris les derniers développements à l’échelle internationale et ils ne pourront que prendre des décisions le plus souvent fautives. Ils essayeront alors de s’adapter à des données qu’ils n’ont pas prises en considération. Leurs actions et réactions se feront à l’aveuglette et resteront prisonnières de l’héritage empoisonné de la politique antérieure des États-Unis.

Admettons que la majorité des Arabes ait raison en avançant que rien n’a changé dans la politique des États-Unis qui continueront à mener la même politique à leur égard, que les événements du 11 septembre ne constituent pas un tournant ni à l’échelle intérieure ni à l’échelle internationale et qu’il faut par conséquent continuer à faire face aux États-Unis. Admettons aussi l’opinion fort répandue qui soutient que quiconque pense autrement est tombé dans le piège de l’impérialisme et qu’il fait preuve de naïveté dans l’analyse des développements internationaux. Admettons enfin qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, que les États-Unis ne cherchent qu’à duper le monde avec leurs slogans et leurs prétendues bonnes intentions, qu’ils n’ont pas modifié leur politique de domination, qu’ils n’aideront aucun peuple à réaliser une vie politique et économique meilleure, qu’ils persisteront à appliquer leur politique de deux poids deux mesures, selon leurs intérêts et que les conflits régionaux resteront sans solution surtout dans ce contexte empreint de décisions erronées de la part des politiques arabes, eux qui ne s’appuient pas sur des institutions mais sur des hantises et des fantasmes comme l’a fait Saddam en envahissant le Koweït. Si l’on admet tout cela, nous ne pouvons qu’éprouver l’horreur de l’abîme où l’humanité est tombée et désespérer d’un avenir qui n’apportera que guerres et destructions parce que le terrorisme ne sera pas vaincu ; il ne fera que se radicaliser et la civilisation occidentale sera menacée d’effondrement. Une telle perspective relève du cauchemar qui aura vite fait de se transformer en un cataclysme qui fera disparaître dinosaures et souris. Peut-être que l’histoire se terminera de la manière la plus simple : la disparition de l’Homme.


La démocratie unidimensionnelle

Le discours des élites arabes sur la démocratie est souvent empreint d’une confusion délibérée résultant de conflits idéologiques. Les médias, chaînes satellitaires et journaux, véhiculent ce discours trompeur et l’inculquent aux gens. Son contenu est : il n’y a pas de démocratie même pas en Occident, que la démocratie occidentale n’est qu’un moyen de brider les foules et qu’elle est utilisée à des fins opportunistes et de manière intéressée. C’est-à-dire que l’Occident applique la démocratie uniquement à l’intérieur de ses frontières alors qu’à l’extérieur il fait preuve d’arbitraire, d’injustice et de despotisme. La conclusion que les élites tentent de faire parvenir à l’auditeur ou au lecteur arabe est que tous les régimes se ressemblent, qu’il n’y a pas de démocratie véritable à laquelle le citoyen arabe peut aspirer dans son désir d’améliorer ses conditions de vie, qu’il doit rejeter l’Occident avec toutes ses valeurs puisque les plus attrayantes et les plus transcendantes d’entre elles ne sont qu’un des leurres de l’hégémonie. L’Arabe moyen, perplexe, se demande alors : que faire ? Et point de réponse : l’intervenant à la TV a vite fait de disparaître le laissant à son inquiétude.

Suite aux doutes qu’on lui communique, le citoyen arabe arrive à la conclusion qu’il n’y a rien à espérer de rien, rien à réaliser, que tous les régimes du monde, qu’ils soient d’Orient ou d’Occident, se valent et que la démocratie n’est qu’un des subterfuges des intellectuels, une des balivernes de l’élite. Cela signifie que les injustices dont souffre le citoyen ne peuvent pas être imputées à l’absence de démocratie puisqu’il n’y en a point sur terre mais qu’il s’agit d’une fatalité. C’est là que réside le danger réel, celui de voir le citoyen se perdre dans un négativisme le conduisant inévitablement vers un refus de la vie, vers une glorification de l’au-delà puisque cette vie trompeuse et éphémère se présente à lui comme un long tunnel obscur.

Quand le cheikh Ben Laden vient dire dans un de ces enregistrements diffusés par les chaînes fallacieuses d’une auguste voix prophétique que la démocratie n’est qu’hérésie et athéisme, que le vrai islam rejette cette acculturation occidentale, que quiconque y adhère se perd et devient un renégat, le citoyen qui l’écoute et qui n’a pas de réponse à ses questions, en sort avec une autre conclusion à savoir le caractère antireligieux attribué par cette fatwa à la démocratie, un des méfaits de Satan et de ses agents dont on doit se prémunir par la prière chaque fois que son nom se trouve évoqué. Ainsi il pourra le jour du jugement dernier se présenter devant Dieu pur de cette maudite démocratie.

Lorsque ce citoyen voit l’armée d’occupation israélienne détruire et tuer en Palestine alors qu’il sait qu’Israël est qualifié de démocratique, le discours qu’il a entendu fait son effet et le voilà, muni d’une ceinture explosive, qui va chercher, l’âme tranquille la mort de l’autre et la sienne. L’équation qu’il établit est la suivante : la démocratie, c’est la souillure du profane, l’islam, le sacré. La guerre contre la démocratie est dès lors lutte contre l’impur et contre l’impiété.

Mais cette nouvelle donne erronée suscite maintes questions : pourquoi perdons-nous toutes les batailles ? Pourquoi continuons-nous à perdre des territoires ? Pourquoi l’ennemi progresse-t-il alors que nous sombrons dans le sous-développement ? Le prêcheur terroriste intervient alors avec sa réponse toute prête : tant que nous ne nous conformons pas au Livre sacré, à la tradition prophétique, le Ciel n’enverra pas ses anges à notre secours et nous perdrons encore des batailles, mais nous en gagnerons d’autres…

L’on se demande alors, surtout quand on est jeune ce que nous devons faire Comment pouvons-nous devenir autre pour que le Ciel change d’attitude à notre égard ?

La réponse spontanée qui fuse est que pour changer nous devons métamorphoser nos sociétés. Comment ? En mettant en place un gouvernement comme celui des Talibans qui aurait pu être le noyau du califat musulman n’eut été le complot occidental. Le moyen pour y parvenir ? La guerre civile, le peu de cas fait de la vie des enfants, des femmes et des civils dont il faut considérer la mort comme résultat de l'opposition de l’ennemi, ou comme résultat de leur collaboration avec l’État tyrannique… À chaque type d’assassinat une fatwa toute prête. Le marché des fatwas est florissant aussi bien dans les villes que dans les cavernes…

Après cet aperçu des idées dominantes dans l’esprit arabe, revenons en arrière pour poser une question importante : pourquoi a-t-on présenté la démocratie sous ce jour ? Pourquoi la rejette-t-on et la classe-t-on comme impure ? Les régimes démocratiques sont-ils le porte-étendard de la liberté et de la fraternité entre tous les peuples ? Notre salut est-il dans le refus de la démocratie à l’occidentale ?

Précisons d’abord que la démocratie, en tant que valeur civilisationnelle, n’est pas l’apanage de l’Occident ; elle est le fruit d’innovations de l’esprit humain, y compris les contributions, directes ou indirectes, de la culture arabo-musulmane du temps où Arabes et musulmans avaient une civilisation. Précisons aussi que la démocratie est le meilleur mode de gouvernement que l’homme ait pu imaginer au fil de ses expériences. C’est un mode de gouvernement et d’alternance pacifique sur le pouvoir garantissant aux peuples qui l’appliquent développement et sécurité, après des siècles de monopolisation du pouvoir et des biens avec son cortège de guerres et de catastrophes dont l’humanité a longtemps pâti. La démocratie n’a donc ni race ni identité. C’est un mode de vie permettant aux citoyens de préserver la dignité humaine à travers la participation politique, l’exercice des libertés d’expression, de réunion, de manifestation et à travers les élections. D’autre part, la démocratie n’est pas une recette qu’on peut acheter ou échanger ; c’est le point d’aboutissement d’un long cheminement fait de luttes et de sacrifices, résultant d’un développement économique et d’une maturité politique. Ce n’est pas non plus une doctrine arrêtée car c’est à chaque société de l’appliquer et d’en améliorer le rendement en fonction de ses conditions objectives et de son histoire.

Nous n’avons pas encore répondu à la question de savoir pourquoi nombre d’“ intellectuels ” arabes rejettent la démocratie. La démocratie est rejetée par trois types d’ “intellectuels ” :

Les islamistes

La mentalité islamiste n’admet pas que l’action de l’homme puisse servir de base à une société. Pour eux, tout est dans le passé. Ni le présent ni l’avenir ne nous appartiennent ; ils sont entre les mains d’une force dont nous sommes les marionnettes. Plus le présent est proche du modèle passé mythifiée, de la première société négativiste, de la glorieuse époque du califat, mieux c’est. Quand on demande à un islamiste “ Comment nous gouverner ? Qui nous gouvernera ? ”, il répond sur un ton confiant “ En reproduisant le modèle ancestral, c’est-à-dire en reproduisant la société du viie siècle et en adoptant le principe de la choura (consultation) Et le voilà qui débite des slogans religieux illustrés par un verset coranique inséré en dehors de son contexte auquel il attribue un sens qui n’est pas le sien : “ Il n’est de pouvoir que pour Dieu ”. Quand on lui rétorque que la choura ne s’est jamais réalisée dans l’histoire musulmane, que la première tentative de son application s’est soldée par un échec (à Sakifet Ibn Sa’ida que Omar a qualifiée de “ discorde dont Dieu nous a protégés ”) et que la choura ne concerne qu’une élite d’hommes désignés et non pas élus, que la société ancestrale idéale n’est qu’un mythe parce que la lutte pour le pouvoir a commencé avec la mort du prophète et avant même son enterrement, que trois califes ont été assassinés, que le mot hukm “ pouvoir ” au sens politique ce mot étant employé dans le Coran dans le sens de “ jugement juridique” et le mot correspondant à “ pouvoir politique ” était amr [§]. Faute d’arguments, il n’a alors d’autre réponse que de vous taxer d’athéisme et d’hérésie. Je crois qu’il est vain de polémiquer avec ces groupes parce qu’il s’agit de deux logiques différentes. La logique passéiste des islamistes hypothèque le présent dans une fin de l’histoire prématurée. Notre logique, elle, est rationnelle, et cherche à ce que le présent soit une aspiration vers l’avenir, une aspiration capable de tirer profit de toutes les expériences humaines accumulées et qui considère l’histoire comme un processus et non comme une fin.

Les intellectuels du pouvoir

L’intellectuel arabe rattaché de manière organique aux régimes en place, considère la démocratie comme le pire ennemi de ses maîtres dans des pouvoirs qui sont la négation de la démocratie et qui voient dans la démocratie leur propre négation. Mais comment un intellectuel laïc peut-il rejeter la démocratie ?

Ce type d’intellectuels confond Occident et démocratie. Ils essayent de faire croire aux gens tantôt que la démocratie n’est valable qu’en Occident étant donné qu’il a des spécificités autres que les nôtres et essayent tantôt d’attribuer à l’Occident, impérialiste et comploteur, notre sous-développement et notre inaptitude à instaurer la démocratie. Mais en fin de compte, ils sont unanimes pour dire que la démocratie pourra être adoptée lorsque prendront fin les circonstances exceptionnelles que nous vivons sous l’occupation israélienne des territoires arabes. Pour l’heure “ aucune voix ne doit s’élever sur celle de la bataille ”.

Au premier argument, il peut être répondu que la démocratie, nous l’avons déjà dit, n’est ni orientale ni occidentale. Pour ce qui est de la responsabilité de l’Occident dans notre sous-développement, cela n’est vrai que pour la période de la colonisation directe. Au départ des colons, ce sont les enfants du pays qui ont pris les rênes du pouvoir et tout ce qu’ils ont fait, c’est de dilapider des fortunes pour rester au pouvoir, aux dépens du développement. Par ailleurs, ce sont eux qui ont accepté de collaborer avec l’étranger pour préserver leurs intérêts, pour obtenir le silence de l’Occident sur leur corruption, leur violation des droits de l’Homme les plus simples, leur irrespect de toutes les manifestations de la société civile, leur utilisation des institutions officielles et des biens publics comme un butin partagé avec les castes qui les soutiennent. Nous avons longtemps mis sur le compte de l’Occident tous nos échecs et tous nos maux. Aujourd’hui, il n’est plus possible de se dérober à ses propres responsabilités. L’idée que la démocratie peut être adoptée après la fin des circonstances exceptionnelles que nous vivons, c’est-à-dire l’occupation israélienne, est un faux-fuyant inacceptable car la société arabe ne pourra nullement se libérer de cette occupation tant qu’elle est gouvernée par de tels régimes qui considèrent que leurs peuples sont plus dangereux qu’Israël même. La libération des territoires occupés ne pourra avoir lieu que par une forme de participation des peuples au gouvernement. Les armées arabes sont conduites à chaque fois vers la défaite. Ce sont des armées vaincues d’avance par l’effet de la tyrannie et du totalitarisme de ces régimes. Par ailleurs, ce ne sont plus des armées destinées à combattre en dehors des frontières ; elles ont été transformées en forces de police menaçant des peuples damnés. Les armes que nous voyons dans les défilés militaires ne sont plus employées contre l’ennemi ; elles sont utilisées pour intimider le peuple. C’est une simple démonstration de force devant les peuples. Nombre de chefs de ces armées perçoit bakchichs et pots-de-vin et finit par accepter toutes les formes de corruption en vue d’un seul objectif : serrer l’étau sur le peuple.

Les idéologues de la réaction inverse

Cette catégorie d’intellectuels font preuve de paresse d’esprit parce qu’elle recourt toujours à la simplification des problèmes les plus complexes, s’ingénient à vilipender leur ennemi même quand ils ne trouvent pas d’ennemi correspondant aux accusations qu’ils portent. Ils vous diront : puisque c’est l’Occident qui a fait connaître la démocratie, nous la rejetons parce que ce qui vient de l’ennemi ne peut être qu’une catastrophe pour nous. C’est pourquoi nous les appelons ici “ les idéologues de la réaction inverse ”. Selon eux, tout ce que fait l’Occident ne peut être que nuisible pour l’Orient, tout ce à quoi il croit est forme d’athéisme. Il concède à peine qu’on puisse emprunter à l’Occident son progrès matériel et sa technologie, quant aux idées et à la culture, il s’agit là de tabous qui ne peuvent être abordés.

Cette catégorie d’idéologues nous rappelle la philosophie de l’histoire fondée sur l’opposition, sur l’action et la réaction, sur la nécessité pour une action d'être de force égale celle à quoi elle s’oppose telle qu’on peut la lire chez Ibn Taymiya dans son ouvrage intitulé Iqtidâal-sirât al-mustaqîm mukhâlafat ashâb al-jahîm [**]. Tout se passe ici comme si l’homme était une masse inerte sans volonté ni liberté de choix, comme s’il n’y avait pas d’alternative autre que la chose ou son contraire. Une philosophie proche du manichéisme moral de la pensée islamique qui ignore l’existence de couleurs autre que le noir et le blanc.

L’idéologue souffre de cécité, il est l’aveugle par excellence : il ne peut rien voir sans le prisme idéologique qui lui montre le monde tel qu’il l'imagine et non pas tel qu’il est réellement. En outre, c’est l’absence d’esprit critique chez l’élite qui a engendré ce type d’intellectuels vociférant que le monde peut changer par la force des figures rhétoriques.

Ce qu’il convient de rappeler, c’est que nombre d’intellectuels arabes – je ne dis pas tous – sont soit inféodés au régime soit essayent tous les jours de prendre le train des aspirations légitimes et exaltées des masses populaires. Au lieu de leur révéler les leurres qui les cernent de tous côtés, on les voit s’ingénier à les caresser dans le sens du poil en rappelant la grandeur réelle ou fictive d’antan, projetant les lueurs du passé sur un présent piteux et les berçant pour qu’elles s’endorment sur les lauriers du passé. Le résultat final est que chaque individu de cette nation se cherche une place sous la couverture poussiéreuse de l’histoire se laissant aller à une névrose collective pour ne pas sombrer dans une douloureuse névrose individuelle.

Il nous reste à répondre à la dernière question : la démocratie est-elle le porte-étendard de la liberté et de la fraternité entre peuples ? Si la réponse est affirmative, pourquoi donc les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité de la Révolution Française se sont-elles transformées en un détestable colonialisme qui a dominé tous les peuples de la terre et commis à leur encontre les pires formes d’injustice et d’oppression ? Si la démocratie est porteuse de toutes les valeurs civilisationnelles pourquoi donc l’Occident démocratique s’est-il fait le complice de tous les régimes dictatoriaux pendant la guerre froide ? Si Israël est un pays démocratique pourquoi occupe-t-il un autre peuple contre lequel il commet en direct sur les chaînes de TV, au vu et au su du monde entier, meurtres et dépossessions.

Pour répondre brièvement à cette question, nous devons tout d’abord admettre que la démocratie est un moyen grâce auquel une société met un frein aux conflits inciviques ; c’est le moyen que la société a trouvé pour se soustraire aux tueries et pour imposer à tous égalité et tolérance des différences de sexe, d’opinion, de couleur et de foi. C’est la différence créatrice s’exprimant de manière civilisée conduisant vers l’épanouissement de l’individu et vers le progrès de la nation. L’épanouissement de chacun en est garanti. Par ailleurs, les règles du jeu démocratique font que la relation entre pouvoir et citoyens est une relation saine grâce aux élections qui transforment le quantitatif du scrutin en qualitatif rationalisant le pouvoir.

Pour répondre aux questions que nous avons formulées précédemment, nous dirions que la démocratie a ses limites. Adoptée par une société, elle est confinée à son territoire et ne peut être appliquée à l’extérieur de cette limite parce qu’elle risque alors de devenir utopique, irréalisable. L’histoire nous enseigne même que les peuples ayant réalisé la démocratie dans leurs pays, suite au développement économique qu’ils ont atteint, suite à la puissance que la démocratie enfantée a générée, se sont mis à assujettir les autres peuples arriérés afin de se procurer matières premières, marchés et main-d’œuvre bon marché. La Grande-Bretagne, une des forteresses de la démocratie, vivait en démocratie à l’intérieur de ses frontières mais a colonisé des contrées sur lesquelles le soleil ne se couche jamais, où elle a recouru à toutes les formes de répression et d’asservissement. En démocratie, le chef du gouvernement ou le chef d’État peut se démettre ou être obligé de démissionner pour une infraction aux règles du jeu démocratique dans son pays, mais il n’a pas à répondre de ses agissements envers les autres, ceux qui dans son pays n’ont pas le droit de citoyenneté, quels qu’ils soient. En Israël, dont nous voyons les exactions contre un peuple démuni dont il a occupé la terre, le Premier ministre est interrogé aussi bien politiquement que juridiquement, à la Knesset et dans les tribunaux, sur toute infraction commise dans les règles du jeu démocratique convenues.

Nous pouvons donc affirmer que la démocratie, malgré toute son esthétique, est unidimensionnelle. C’est-à-dire qu’elle est tributaire du territoire et des citoyens qui l’ont mise en place et que ses fruits ne profitent pas aux autres. Si nous voulons critiquer la démocratie, nous pourrions dire que nous avons tous pour ambition une démocratie qui développe ses conditions de sorte qu’elle soit plus humaine. Mais nous ne pouvons en aucun cas la rejeter. Ça serait jeter l’enfant avec l’eau du bain. Nous avons fortement besoin de démocratie pour rendre à nos sociétés sécurité, progrès et bien-être. Nous pensons que la critique de la démocratie ne peut être formulée que chez les peuples qui la connaissent parce qu’on ne peut dépasser, comme le dit Hegel ce que l’on n’a pas connu.

Reste une grande question : dans leurs conditions actuelles, les peuples arabes peuvent-ils établir la démocratie ?


Les handicaps à la démocratie dans le monde arabe

Misère des lieux

Nous avons beau appeler à la démocratie, elle demeure un objectif difficile à atteindre dans nombre de sociétés qui lui opposent maints obstacles et maintes forces rétrogrades. Mais ne pas atteindre un objectif aussi noble n’autorise pas à en médire. Relevons comme obstacle à la démocratie dans le monde arabe ce que nous avons appelé “ misère des lieux ” avec les valeurs, les idées et les comportements qui en découlent. Par cette expression, nous désignons ce Sahara immense qui couvre près de 90 % du territoire des pays arabes. L’aridité de cette terre a produit, au fil des siècles, de pauvres peuples nomades passant leur temps à chercher l’eau et les pâturages. Ces populations soumises au mode de vie qu’impose le désert ne pouvaient s’organiser qu’en clans et tribus pour se défendre contre d’autres groupes semblables. Comme la terre était peu fertile, ces groupements s’entre-tuaient pour le pâturage. Cela explique la nature belliqueuse de cette nation du désert qui ne sortait d’une conquête que pour en préparer une autre et qui n’optait pour la paix que pour mieux se préparer à une conquête désastreuse contre le voisin. L’organisation tribale dans des conditions aussi misérables ne pouvait être que pyramidale. Le dernier mot devait revenir au cheikh à qui il appartenait de déclarer la guerre et de conclure la paix, de décider des escales et des pérégrinations, de conclure des alliances et de les résilier. Dans sa mansuétude, il protégeait les faibles. Il décidait aussi du droit de vengeance à l’intérieur comme à l’extérieur de la tribu. Les principes de solidarité et d’entraide entre les membres de la tribu constituent une valeur imprescriptible. Toute atteinte à cette valeur est assimilée à une agression contre toute la tribu qui s’en trouve déstabilisée, fragilisée. Les razzias menées contre les autres tribus, le pillage et l’asservissement des autres constituent une autre valeur tribale éternelle. Tel est le mode de vie du désert auquel le bédouin n’a jamais pu échapper et dont il porte, aujourd’hui encore, des substrats. Ces valeurs étaient tellement ancrées que si l’islam n’avait pas imaginé l’idée de conquête sacrée, ultérieurement désignée par fath, il n’aurait pas pu essaimer ni même survivre.

Pour récapituler, nous dirions que la nature a imposé au bédouin un ensemble de valeurs et de mœurs que l’on peut résumer ainsi :

– la répression de l’autre et sa soumission sont une condition pour survivre, la vie ne présentant pas d’autre alternative que dominer ou être dominé ;

– la prédisposition permanente aux tueries ;

– puissant, le bédouin doit remporter un butin faute de quoi la puissance n’a aucun sens ;

– le bédouin n’admet pas de vivre dans une société où l’autorité paternelle ne se manifeste pas clairement et de manière forte ;

– le regard porté par le bédouin sur l’autre et sur la civilisation est méprisant. Il désigne la civilisation par le terme “ confort ” qui insinue son dédain ;

– le bédouin a une étonnante aptitude à changer d’allégeance selon la logique de la domination ou par cette cupidité que suscite la perspective d’un butin.

Telle est la vie bédouine dictée par la “ misère des lieux ” arabes. Une question se pose cependant : comment peut-on parler encore de nomadisme, alors qu’aujourd’hui les bédouins se sont fait citadins ? Certes, ils se sont urbanisés mais ils ont gardé leurs organisations tribales de sorte que les quartiers des villes arabes sont désignés par des noms de tribus venues du désert. Peut-être que la ville n’a pas changé le bédouin autant que lui l’a transformée jusqu’à en faire une ville bédouine.

Qu’est-ce que cela peut signifie sur le plan des obstacles à la voie démocratique ? pour répondre à une telle question, il faut avoir présent à l’esprit que la démocratie ne peut être établie que dans une société civile où les liens rationnels prévalent sur les liens du sang. La société régie par le cheikh de la tribu ne peut en aucun cas admettre l’idée de parti politique. Si on lui imposait des partis, chaque tribu aurait son parti. Ce parti pourrait même prendre une appellation moderne mais il resterait toujours une façade cachant mal la conscience tribale et son désir de domination. Si un parti-tribu arrivait au pouvoir, il ne respecterait pas le principe d’alternance. Il s’organiserait en gouvernement d’alliances tribales, se partagera le butin de la richesse nationale et, petit à petit, se substituerait à l’État. Et l’on se retrouverait au point de départ. Par ailleurs, il convient de ne pas oublier que ces clans et ces tribus ont toujours été les alliés des dictatures dans le monde arabe.

Voici l’étrange paradoxe de notre piètre spécificité arabe : le pétrole a été découvert, pour la majorité, dans les pays les plus arriérés sur le plan social, c’est-à-dire les pays à forte densité bédouine. Par l’effet pétrole, les cheikhs de ces pays se sont transformés en rois, en présidents ou en émirs. Ils n’ont eu qu’à accéder au trône, sans peine. Le butin étant entre leurs mains, ils pouvaient en prodiguer à leurs alliés et en priver leurs adversaires. Sans avoir à mener de combat, les nomades ont trouvé un butin chez les nouveaux souverains. Grande a été la catastrophe. Ces peuples vivant de la rente pétrolière n’avaient pas besoin du travail qu’ils méprisaient par ailleurs. Grâce à l’argent, l’organisation tribale a pu dominer toutes les structures, même les structures mentales de ceux qui sont allés s’instruire dans les pays occidentaux. Ils se sont trouvés obligés de réintégrer la mentalité ancestrale sachant qu’ils n’auraient aucune influence sur une société qui ne changera pas de normes ni de mœurs tant qu’elle vit sans aucun effort dans l’opulence. On entend dire que les pays pétroliers sont prêts au changement démocratique parce que le revenu y varie de 6 000 à 10 000 dollars par habitant mais l’on oublie ou l’on feint d’oublier que, grâce à la rente pétrolière, les gouvernements ont pu conclure avec leurs citoyens un drôle de pacte : ils ne leur imposent pas d’impôts en contrepartie, les citoyens ne revendiquent pas la démocratie qui signifie d’abord un droit de regard sur ce que fait le pouvoir de l’argent du contribuable.

Ce n’est pas un hasard si nombre de termes politiques arabes sont d’origine bédouine ou pastorale comme le mot siyâsa (politique) dont la racine SWS signifie “ diriger, dresser ”, ou la dualité ra‘i / ra‘ia “ berger / troupeau ”. Cela se traduit dans la manière avec laquelle les souverains traitent leurs opposants : ils se comportent avec eux comme le pâtre avec le bélier dont il dit qu’il est atteint de “ lycanthropie ”, qu’ils égorgent pour insoumission et dont ils distribuent la viande aux pauvres. Aussi ne considérons-nous pas cette terminologie comme innocente. Elle est l’expression d’une vision bédouine du pouvoir.

Une question demeure posée : que faire ?

Reconnaissons d’abord que l’état bédouin est un mode de vie, une pensée dictée par la rareté des ressources dans les régions désertiques. Aussi n’est-elle pas un statut éternel ni une condition statique inhérente à un groupe. Peut-être nous appartient-il de réunir les conditions d’affranchissement de nos institutions et de nos conceptions politiques de ce caractère tribal :

– Asseoir un État de droits et d’institutions : l’avènement d’un tel État substituera la prééminence de la loi à celle de la tribu. Dès lors, cette dernière ne pourra plus protéger ses membres en infraction. Et, parce que le rôle de l’État n’est pas de distribuer des butins ni de faire des dons mais de protéger le citoyen en faisant appliquer des législations définies par des institutions immuables, le citoyen se rendra compte par la pratique qu’il a tout intérêt à protéger l’État, à y croire et non pas à s’attacher à la tribu ou à ses valeurs.

– Promouvoir des sociétés par le développement : intégrer l’ère de l’industrie affaiblira les comportements primitifs. Le citoyen garantira ses intérêts par l’adhésion à un syndicat. Il militera pour ses aspirations au sein d’un parti politique et abandonnera ainsi la tribu, cet habit élimé qui ne sied pas aux citadins.

– Préparer des générations futures par l’information et l’éducation : il s’agit de démystifier les valeurs tribales en recourant à des méthodes pédagogiques à même de nous épargner le dénigrement rebutant.

– Étudier le volet sociologique : il s’agit de favoriser dans nos universités et centres de recherche les études portant sur cette spécificité tribale, sur son expansion, sur sa longévité et sur son hostilité au civisme et à la civilisation.

Nous pouvons affirmer enfin que si nos structures ne se développent pas en institutions de société civile non seulement on ne pourra pas accéder à la démocratie mais on n’en ressentira même pas la nécessité.

Interprétation fautive de la foi

L’un des principaux obstacles à la démocratie dans les pays arabes provient d’une interprétation erronée de la religion. En elle-même la religion n’est pas un frein au civisme ; elle le devient par l’usage idéologique qui en est fait par certains acteurs sociaux. Pourquoi ?

Dès lors que la religion est monopolisée par un groupe qui s’approprie les textes et leur interprétation, l’on se retrouve sur l’autre bord avec en face une divinité détenant la vérité absolue. Toute polémique avec un tel groupe est assimilée à une polémique avec Dieu, toute opposition à une opposition au Ciel. On risque l’enfer sur cette voie où les hommes-dieux ont proliféré. Telle est la situation du monde arabe ces dernières décennies.

Qu’un groupe croit détenir la vérité absolue signifie obligatoirement que ceux qui s’opposent à lui sont sur la mauvaise voie. Une telle position empêche d’aller vers l’autre et de coexister avec lui.

Comment tout cela est-il arrivé ?

Il est impossible de répondre de manière exhaustive à une question qui, à elle seule, exigerait un livre. Tentons cependant ces éléments de réponse :

– Tous les projets laïcs dans les pays arabes, du nationalisme au socialisme en passant par le communisme, ont échoué à développer ces sociétés même quand ces idéologies ont réussi à s’emparer du pouvoir et à le garder pendant de longues périodes comme le parti baath en Irak et en Syrie ou le mouvement nassérien en Égypte. Ces projets laïcs se sont éteints en juin 1967, bien qu’ils aient connu un enterrement relativement tardif.

– La schizophrénie de l’homme arabe à qui l’on a appris pendant des générations que l’unité arabe était une nécessité alors qu’il ne voit que des États disloqués.

– Cette schizophrénie a une autre manifestation : l’Arabo-musulman est, depuis sa tendre enfance, élevé dans la conviction qu’il appartient à une nation élue, or il vit dans des conditions misérables et sous-développées sur tous les plans. Sa schizophrénie se compliquant, il ne trouve refuge que dans le faste des jours glorieux d’antan qu’il se remémore et qu’il magnifie.

– Influence de ces mouvements obscurantistes qui n’avaient aucun impact sur les Arabes du temps où ils croyaient que les projets nationalistes les sortiraient de leur tunnel. Ces virus hibernants sont sortis pour ronger le monde arabe. Le meilleur exemple en est l’État saoudien wahhabite que nous considérons comme le plus grand danger du monde arabe et du monde. Cet État qui a mis au point un contenu religieux wahhabite, rigoriste dans les moyens d’information, dans les prêches religieux et dans l’éducation ne s’est pas confiné dans ses frontières ; il a conquis les plus grandes institutions religieuses du monde arabe comme Al Azhar ou l’Université Qarawiyyin. Ni Mohamed Abdel Wahab, fondateur du wahhabisme ni ses idées n’auraient pu sortir du désert du temps où, sans l’indulgence de l’Égypte, l’Arabie n’aurait pas trouvé de quoi habiller la Kaaba. Mais les descendants de Mohamed Abdel Wahab produisent aujourd’hui quinze millions de barils de pétrole par jour. Et voilà qu’ils ont pu atteindre l’Amérique et détruire les symboles des États-Unis outre la destruction du monde arabe prisonnier de leurs chaînes de TV, de leurs livres et de leurs institutions hypnotisantes qui prônent la haine.

– L’échec des projets de développement dans les pays arabes, l’absence de politique de régulation des équilibres démographiques et la prolifération des bidonvilles autour de toutes les villes arabes ont entraîné la détérioration des conditions de vie, l’augmentation du taux de chômage et l’écroulement de l’enseignement et des services sociaux. Cela a fourni aux fondamentalistes une grande armée de réservistes que n’importe qui peut mobiliser quand il veut.

– Nous avons déjà évoqué l’importance du conflit israélo-arabe dans la naissance du terrorisme arabo-musulman. Ce qu’on pourrait ajouter concernant la relation de ce conflit avec “ l’incompréhension de la foi ”, c’est qu’il s’est transformé en problématique quasiment insoluble aux yeux des Arabes. L’insubordination d’Israël au monde et à ses résolutions et l’appui des superpuissances à ce pays ont créé chez les Arabes le sentiment qu’ils sont menacés dans leur existence, que l’Occident ne pense qu’à leur nuire et qu’à les dominer. On comprend que les islamistes aient utilisé la question palestinienne de manière particulière, déplaçant le conflit avec Israël en un conflit entre la foi et l’impiété avec tous les pays qui la représentent et faisant de la surenchère idéologique sur la question palestinienne pour que leur voix soit prépondérante, eux qui considèrent que le conflit actuel est le prolongement de celui qui a opposé le Prophète aux juifs de Médine et qui exploitent le problème palestinien comme une blessure narcissique à exhiber.

C’est pour toutes ces raisons que les courants islamistes ont connu une grande expansion et que leur discours a acquis une audience telle qu’il est devenu le discours dominant sur les scènes politique et sociale arabes. Nous avons déjà noté que pour les islamistes, la démocratie est une hérésie occidentale qui menace de souiller les sociétés musulmanes.

Il nous appartiendra d’étudier les thèses puisées dans le patrimoine de la jurisprudence moyenâgeuse auxquelles les Arabes croient parce qu’ils n’ont pas réussi à opérer une rupture cognitive avec leur patrimoine. Sans cette rupture, il n’y a pas d’espoir que les peuples arabes croient en la démocratie, la classent comme une de leurs priorités et même s’ils essayaient de l’appliquer ou qu’on la leur impose, ce sera une démocratie défigurée.

Il convient certes de distinguer l’islam en tant que religion ayant son texte fondateur : le Coran, et les exégèses, les interprétations, les inventions et les fatwas que les juristes ont prétendues inspirées du texte coranique et qui ne sont que des réponses à des circonstances objectives ou même personnelles. Il ne serait pas vain de rappeler que le Coran lui aussi était venu répondre à des questions posées par le vécu de l’époque. Aussi devons-nous affirmer que le Coran n’est pas au-dessus de l’histoire mais qu’il s’y inscrit. Ses textes traitent de questions qui s’étaient posées à l’époque du prophète. Ils apportent des solutions à l’ensemble des croyants de l’époque. Quant au volet relatif à la foi et à la pratique religieuse, et qui est commun à toutes les religions, il apporte des réponses à des questions humaines éternelles, il apaise le tragique de la mort et son caractère absurde et en fait un passage vers un monde éternel. Mais ce n’est pas là notre propos.

Les islamistes pensent autrement. Ils considèrent que la charia, ensemble de réponses apportées par les fuqahâ (juristes) à leur époque, a valeur de loi éternelle et universelle. C’est pourquoi ils rejettent l’impiété démocratique. Parce qu’elle n’était pas connue au premier siècle de l’islam, elle est considérée comme une hérésie. Or toute hérésie est égarement et tout égarement mérite l’enfer.

Par ailleurs, la démocratie signifie l’existence de représentants du peuple promulguant des lois en son nom. Or comme ces législations peuvent ne pas être conformes au fiqh (jurisprudence), elles sont forcément athées et risquent d’induire la société entière dans l’apostasie et l’impiété. La grande problématique islamiste est de savoir comment rendre les thèses des juristes sacrées et leur donner la même importance que le Coran. Pour répondre aux questions de notre époque, les islamistes veulent qu’on feuillette les vieux parchemins, que l’on consulte la réponse de Chafi’i, Malik ou Ibn Taymiya à des questions similaires qui se sont posées à leur époque et qu’on suive leur exemple. Autrement dit, ils nous conseillent, nous les vivants du xxie siècle, de consulter des morts que des siècles de métamorphoses dans tous les domaines de la vie personnelle et collective nous séparent. Puisque nous n’avons pas d’emprise sur les conditions de notre vie, que nous ne pouvons pas innover et que nous devons nous contenter des idées du Moyen Âge pour notre vécu, nous admettons alors que l’islam est venu sonner la fin de l’histoire humaine. Et puisque ce monde est peuplé aussi d’autres nations qui ne croient pas, elles, à la fin de l’histoire. Cela fait que l’humanité connaît deux vitesses : celle des non-musulmans qui se forgent un présent et s’inventent un avenir, et celle des musulmans qui croient que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles et que l’idéal remonte au ixe siècle lors du dernier contact entre ciel et terre.

Cela devrait suggérer à l’humanité de nous mettre dans des réserves pour sauvegarder une espèce qui a réussi à se cloner pendant des siècles, à l’abri de toute contagion de la civilisation et à se désengager du monde des humains. Nous pensons que le rejet du progrès contredit même les visées des juristes du Moyen Âge. Aujourd’hui, une seule alternative s’offre à la nation musulmane : ou elle intègre la civilisation ou elle croupit dans les thèses des juristes. Et il n’y a qu’une civilisation, l’occidentale. Quant au discours sur le choc des civilisations, il n’est que balivernes parce qu’aujourd’hui les Arabes et les musulmans ne sont pas porteurs de civilisation mais uniquement d’un patrimoine qui était un jour civilisation, de ruines et de vestiges de civilisations antérieures. C’est là une vérité amère que nous devons regarder en face. En outre, la démocratie est fondée sur l’égalité, la citoyenneté et les droits de l’Homme, ces valeurs incarnées par des théories et des institutions n’ont pas de précédent historique. Il s’agit d’un des fruits de la civilisation occidentale d’aujourd’hui. Certes, ces valeurs répondent à des prédispositions universelles comme le refus de l’asservissement et de l’injustice, comme l’aspiration à la liberté et à l’égalité. Mais ces prédispositions aux valeurs nobles ne signifient pas que les musulmans soient les premiers à avoir pensé les droits de l’homme, à leur avoir consacré des théories et des institutions. Certains mercenaires de la pensée, gavés des prodigalités des pays du pétrole, auront beau chercher dans la vieille civilisation musulmane ou dans une autre civilisation précédente une expression des droits de l’homme telle qu’on peut en voir aujourd’hui, ils ne trouveront rien. La jurisprudence musulmane, par exemple, ne connaissait ni égalité ni citoyenneté parce qu’elle était d’abord l’expression de son époque. Elle reconnaissait les droits du “ redevable ” et non ceux de l’homme. Elle faisait prévaloir le mâle musulman libre à qui elle réservait les affaires publiques et le droit de présider. Ce qui signifie que tout être humain ne réunissant pas ces trois qualités, mâle, musulman et libre, ne peut jouir de tous les droits. Un non-musulman ne peut avoir les mêmes droits qu’un musulman ; en terre d’Islam, il doit payer une dîme. Quant à la femme, elle n’a pas le droit d’être juge ; son statut est plus proche de celui de la marchandise que de celui de l’homme. Elle n’est qu’un objet de désir pour le mâle libre. Elle hérite la moitié de ce qu’hérite l’homme et elle est soumise à la loi de “ la responsabilité masculine ”. Quant à l’esclave, on peut dire qu’il n’est pas un citoyen pour l’État musulman ; c’est une marchandise et son maître a droit de vie ou de mort sur lui.

Reconnaissons à l’islam d’avoir, à son avènement, constitué un affranchissement pour ces catégories faibles. Avant l’islam la femme n’héritait pas du tout. L’islam a fortement recommandé de bien traiter les esclaves et a incité à les affranchir, il a donné aux non-croyants parmi les gens du Livre le droit à la citoyenneté en contrepartie de la dîme. Historiquement, ces innovations ont constitué un pas décisif sur la voie de l’abolition de la discrimination entre les hommes mais elles ne vont pas jusqu’à l’égalité absolue. La différence entre la Déclaration universelle des droits de l'Homme et les nouveautés du viie siècle demeure très grande. Cela n’a rien de surprenant car si l’on suppose que l’islam, à son avènement, ait émis un texte semblable à la Déclaration universelle des droits de l'Homme, il aurait été en contradiction avec les idées, le régime économique et la division du travail de l’époque.

Sous un régime démocratique, l’esprit des juridictions vise la réhabilitation du criminel, exige que la peine ne soit pas humiliante et en fait un moyen pour redresser le coupable alors qu’en islam, les peines essentielles sont des châtiments corporels, de la flagellation à la décapitation en passant par la mutilation. À l’époque, celle de la loi du Talion, ces peines n’étaient pas ressenties comme cruelles alors qu’aujourd’hui, il n’est plus admis qu’on mutile un voleur ou qu’un homme soit humilié par une flagellation en public. L’humanité ne cherche plus à se venger de l’agresseur ; elle aspire à le redresser parce qu’il peut être tout à la fois coupable et victime. La plupart des criminels sont des victimes marginalisées dans leur société ou alors ils souffrent de troubles psychiques qui les ont conduits au crime.

On peut dire en conclusion que nombre de législations musulmanes avaient des motivations objectives. L’islam avait affaire à des gens qui avaient une culture, une économie et un mode de vie spécifiques. C’est pour cela que tous les versets coraniques instituant des lois aux rapports humains ont un caractère synchronique et ne constituent pas des lois universelles. Elles concernent les musulmans de cette époque et de celles qui présentent les mêmes caractéristiques. Aujourd’hui, il est de notre devoir de distinguer le crime au sens civique pour lequel les hommes prévoient des peines en conformité avec leur époque et le crime au sens moral, qui est un concept éternel. C’est-à-dire que nous devons distinguer crime et péché. Le crime relève des prérogatives humaines alors que le péché est un frein relevant de la conscience de chacun. S’il est sanctionné par un châtiment, il ne peut s’agir que d’un châtiment divin. Cette distinction s’impose aujourd’hui. Elle recouvre la distinction vie / au-delà. Il y a un exemple très éloquent illustrant la nécessité de passer de la législation musulmane à une législation positive : les sociétés musulmanes ont interdit le servage à certaines époques de leur histoire. Cette interdiction était le fruit de conventions internationales. Pourquoi donc aucun islamiste ne dit aujourd’hui que le servage est licite et qu’il doit perdurer ? Pourquoi ne nous rappelle-t-on pas la règle théologique qui stipule qu’autoriser un péché est équivalent à interdire ce que Dieu autorise ? Pourquoi donc les musulmans ont-ils interdit ce que Dieu a autorisé, le servage qu’ils ont aboli ?

Il n’y a de réponse à l’abolition du servage que dans les législations positives, celles que l’on a le droit de connaître, d’instaurer selon notre culture et notre degré de développement sans que cela signifie qu’on est apostat ou renégat.

Un autre exemple serait l’ancienne dichotomie établie par les juristes divisant la société musulmane en “ terre d'Islam ” et en “ terre de guerre ”… Le dhimmî [††], c’est-à-dire le chrétien ou le juif, devait payer la dîme en terre Islam et il n’avait pas droit à la fonction publique selon le principe “ pas d’empire au non musulman sur le musulman ” or l’on trouve aujourd’hui dans les sociétés musulmanes qui comptent des minorités religieuses des chrétiens dans la magistrature, dans l’armée ou au gouvernement… Qu’en pensent donc les islamistes, qui considèrent la charia comme “ valable en toute époque et en tout lieu ” ? Faut-il priver ces chrétiens du droit de citoyenneté et les contraindre à payer la dîme ? Ce nouveau statut des dhimmî n’est-il pas en contradiction avec la législation musulmane et avec tous les juristes ?

Prenons un dernier exemple, celui du djihad. Que signifie une telle institution aujourd’hui ? Lui reste-t-il quelque sens ? Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un prétexte pour agresser l’autre et tenter de le dominer. L’humanité entière, y compris les musulmans s’y opposent quoi qu’en pensent les islamistes. Si les fondamentalistes continuent à prôner le djihad, cela leur imposerait des missions impossibles : soutenir Al Qaïda, mobiliser des centaines de millions de soldats pour conquérir l’Europe, l’Amérique, le Japon et la Chine pour les convertir de force à l’islam. Mais si le concept de djihad signifie la légitime autodéfense, nous devons le désacraliser et nous en tenir à des concepts comme la défense de la terre, de l'honneur et de la patrie. Y a-t-il un homme sensé qui puisse aujourd’hui appeler à l’expansion de l’islam par la force des armes ?

Ceux qui emploient le terme djihad pour désigner l’autodéfense sont des idéologues qui mobilisent un concept religieux dans des conflits politiques et des luttes de libérations légitimes mais ils ne mesurent pas l’effet que ce terme peut produire sur les autres ni le caractère religieux qu’il confère à des conflits politiques. On comprend que le slogan du djihad soulève l’hostilité du monde et assimile ceux qui le portent à des terroristes. Cela peut nuire aux causes légitimes pour lesquelles on veut militer. Le mauvais emploi de ce terme était flagrant dans l’appel au djihad lancé par le gouvernement du Soudan du Nord contre le Sud du pays. Peut-on concevoir que le peuple soudanais puisse un jour se réconcilier sous un même État après cette déclaration de guerre sainte contre des citoyens du même pays.

Le djihad n’est donc pas un commandement omis comme le répètent les islamistes ; il est un commandement caduc du fait de la fin de l’époque manichéenne qui divisait le monde en terre de guerre et en terre d’Islam.

On pourrait se demander si ne plus croire au djihad signifie renier sa foi musulmane. En cas de réponse négative, nous pouvons affirmer que la pensée de la jurisprudence musulmane du Moyen Âge du djihad et de la lutte contre les mécréants n’a plus de raison d’être dans le contexte actuel : nous ne croyons qu’à la défense de la patrie en cas d’agression étrangère. On peut rester musulman tout en prônant la coexistence pacifique entre humains, sans avoir le sentiment de manquer à un commandement de l’islam. L’esprit civique moderne nous commande même de considérer que la contrainte exercée sur un non-musulman pour qu’il se convertisse est un crime civil appelant une sanction.

Il appert ainsi que tenter d’appliquer la jurisprudence du Moyen Âge à notre vécu ne peut que se solder par un échec et ne peut qu’entraver l’avènement de la démocratie dans nos sociétés.

En un mot, les sociétés arabes n’ont pas d’autre alternative : ou elles opèrent une rupture avec la civilisation occidentale et ses institutions civilisées, continuent de se martyriser et d’en jouir considérant que la vie n’a été faite que pour l’Occident mécréant qui en jouit momentanément ou alors elles rompent définitivement avec leur patrimoine pour que leur pensée soit celle de la vie et de la liberté et non pas une pensée de la mort et de la rancune.

 

 

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[†] Oumma : communauté des croyants et non pas “ nation ” dans le sens commun (NdT)

[‡] Dhimma, protection accordée par la communauté musulmane aux non-musulmans, les dhimmî (juifs, chrétiens) (NdT)

[§] Littéralement ordre (NdT).

[**] Nécessité du droit chemin de contrecarrer les damnés de l’enfer.

[††] dhimmî, non-musulman (chrétien, juif, placé sous la protection (dhimma) de la communauté musulmane (NdT).