8 Mars 2007

 

 

 

 

 

Haytham Al-Amine : une vie entre les guerres

Franck Johannès

 

C'est un sayyed, un descendant du Prophète, mais il n'en fait pas un fromage. Haytham Al-Amine traîne chez lui en pyjama rayé et en abaya, le vêtement traditionnel qui lui sert benoîtement de robe de chambre. Ça va être l'heure de "Questions pour un champion", qu'il ne raterait pas pour un royaume.

Haytham, poète et prof de linguistique à Beyrouth, s'installe avec un soupir d'aise, les pieds sur un tapis fatigué. Ces tapis persans, c'est toute l'histoire de sa famille. Ses parents les ont achetés - et ils étaient déjà vénérables - en 1940 à Nadjaf, en Irak, antique berceau de sa lignée. "Ce sont les tapis sur lesquels je jouais avec mes petites voitures", se souvient le monsieur de 63 ans. Quand l'appartement de sa mère a été détruit en 1983, dans la capitale libanaise en pleine guerre civile, il est allé les récupérer dans les gravats, sur la ligne de démarcation. Il a fallu les jeter par la fenêtre du 7e étage, parce qu'il y avait un sniper en face avec une vue imprenable sur l'escalier.

 

Haytham a installé ses tapis dans la maison qu'il s'est fait construire, au Liban sud. Une magnifique demeure, toute en voûte et en pierre - 22 000 pierres, taillées à la main, la construction a pris neuf ans, il en reste quelques somptueuses photos dans un magazine. L'armée israélienne l'a rasée en juillet 2006, et lui est reparti à Beyrouth, avec ses tapis, qui portent les stigmates des bombardements familiaux.

 

Et la fatigue de toute une vie. "Je ne regarde plus les nouvelles, je ne lis plus les journaux, explique Haytham. Je me préserve, je regarde les matchs de foot à la télé. Je me mets à l'écart de la folie des hommes." Il est végétarien et musulman, adore le saucisson et le whisky, il est chiite et parfaitement laïque. "Chiite, ça veut dire celui qui se rallie, qui suit quelqu'un, rigole Haytham. Moi je suis descendant du Prophète, ce sont eux qui me suivent." Il juge que les religions rendent l'idée d'un être supérieur un peu ridicule, et se demande "si Dieu s'intéresse au foot" quand il voit les joueurs se signer sur la pelouse.

 

De gauche quand il était étudiant, il n'a jamais adhéré nulle part et ne vote plus depuis longtemps. Il a, envers les chiites du Hezbollah, une attitude "très mitigée". "Ce sont les seuls Arabes prêts à affronter Israël. C'est quand même odieux ce que font les Israéliens, ici ou en Palestine. Qu'est-ce qu'ils veulent ? Une purification ethnique, avec le parfait soutien du monde entier ?"

 

Haytham Al-Amine est le rejeton d'une illustre lignée. "C'est une famille de clercs réformistes, explique Sabrina Mervin, chercheur à l'Institut français du Proche-Orient à Beyrouth. Une "famille de sciences", avec une longue tradition d'enseignement et d'érudition." Le fondateur des Al-Amine, "le fidèle" en arabe, un fin lettré, était lui-même l'arrière-petit-fils d'un cheikh d'Irak, appelé au Liban au XVIIIe siècle tant sa renommée était grande.

 

Son arrière-petit-fils, Muhsin Al-Amine (1867-1952), a vécu à Damas - un quartier porte encore son nom - où il enseignait les sciences religieuses et profanes. "Je me souviens des funérailles de mon grand-père, sourit Haytham. Les voitures faisaient la queue entre Beyrouth et Damas. C'était un vrai réformateur." L'un de ses fils a d'ailleurs fondé le Parti communiste ; l'autre, bon vivant et mort d'une cirrhose du foie, était ambassadeur à Moscou. "Staline, un jour, lui a dit : "L'Union soviétique n'a aucune visée sur la Syrie et le Liban." Mon oncle a répondu : "Ne vous inquiétez pas, la Syrie et le Liban n'ont aucune visée sur l'Union soviétique." Tout le monde l'a regardé effaré. Mais Staline a éclaté de rire."

 

Haytham est né à Sawweneh, un bourg assis au milieu des terres à blé, rouges et fertiles, à l'extrême sud du Liban. Il est le huitième et dernier enfant d'un père poète, une grâce héréditaire chez les Al-Amine. Devenu professeur d'arabe, Haytham est affecté dans la propre classe du lycée où il avait plus marqué les tables que les esprits. "J'ai découvert la première année que je n'étais pas fait pour l'enseignement non plus..." Il part en 1972 en France et découvre avec délices la linguistique. Il venait juste de soutenir sa thèse quand la guerre civile a éclaté.

 

"En 1977, une dame de l'université libanaise est venue me convaincre qu'il était de mon devoir patriotique de revenir au Liban, des saloperies de ce genre, raconte Haytham. Ça m'a fait faire une autre bêtise, je me suis marié." A Paris, après une tumultueuse histoire d'amour avec une Française rencontrée dans un resto-U. Le mariage ne résiste pas au Beyrouth en guerre. "Ce sont des moments où on se sent détaché, se souvient le professeur. Il y avait un sentiment d'absurdité totale, qui rendait les choses plus denses. On sortait jusqu'à 4 heures du matin, d'ailleurs ceux qui s'enfermaient mouraient les premiers."

 

Un jour, chez son frère, une balle traverse sa chemise et l'appartement. "Je ne me serais pas levé, je la prenais au milieu du dos. J'ai eu peur quand j'ai vu la tête de ma belle-soeur. Alors je suis allé me saouler." Haytham épouse en 1978 une belle Libanaise, sans avoir pu divorcer de sa première femme - au Liban, la polygamie n'est pas un problème. C'est un mari moyen, et ils divorcent au bout de quarante jours, se remarient quelques semaines plus tard, redivorcent sept mois après. Haytham l'épouse à nouveau, pour la troisième fois - quand on aime, on ne compte pas. Ils ont eu deux enfants, avant qu'il ne divorce en 1991 de sa première femme, en 2001 de la deuxième. Là, il n'est plus marié avec personne, "c'est la belle vie".

 

Pas tous les jours. La petite famille était cet été à Sawweneh quand les Israéliens ont bombardé le Liban sud. Au bout d'une semaine à trembler, les Al-Amine tentent de rejoindre Beyrouth. Il a fallu huit heures, contre une heure et demie d'habitude. "On est probablement les derniers à être passés, raconte Ghayyan, 24 ans, le fils d'Haytham. J'essaie de mettre ça derrière moi, mais je fais encore des cauchemars."

 

Haytham, comme toujours, affecte de prendre l'aventure avec légèreté. Mais voir sa maison en ruines "a été un déchirement". Il espère vaguement reconstruire, un jour. "Je ne suis pas déprimé. Juste un peu désespéré, comme tous les Libanais." Alors il écrit des sonnets, en alexandrins bien sûr, "à une femme sublime". "Il fait bon de coucher dans le lit d'une femme, (...) un lit dur mais bien sûr attendri par nos flammes."

 

 

Parcours

 

1944

Naissance à Sawweneh, un bourg à l'extrême sud du Liban.

 

1972

Etudes et enseignement de l'arabe à Aix-en-Provence puis à Paris.

 

1975

Thèse à Paris sur le poète égyptien Salah Abdel Sabour.

 

1977

Retour au Liban, en pleine guerre civile, professeur de linguistique à l'Université.

 

1983

Destruction de l'appartement familial à Beyrouth.

 

2006

Bombardement de son village au Liban sud, réfugié à Beyrouth.

 

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3218,36-880675@51-759824,0.html

 

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