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Ketermaya ou le tombeau de l’Etat de droit

vendredi 7 mai 2010



Quand un juge prononce une sentence de justice, il le fait au nom de l’instance qui détient la puissance souveraine. Jadis cette instance s’appelait : roi, sultan, empereur etc. En démocratie, comme c’est le cas présumé du Liban, cette même instance s’appelle « peuple ». C’est au nom du peuple libanais que la justice est rendue sur le territoire de l’Etat du même nom. Sans justice, point d’Etat pourrait-on dire. D’abord la justice, n’ont cessé de répéter les sages de tous les temps. Dans le Sermon sur la Montagne, Jésus de Nazareth use à plusieurs reprises du vocable de « justice ». Sans justice, point de charité …. La justice d’abord ! Sur le plan politique cette vérité d’évidence se décline ainsi : Sans justice, point d’Etat et point de souveraineté !

Tout est là et tout commence par là. Le singe hominisé qu’on appelle « homme », s’est humanisé lorsqu’il a renoncé à se faire justice lui-même par la seule force de ses bras, à la manière des bêtes. De ce fait, il a inventé la vie en société et il a transféré sa propre force de vengeance à une instance collective, reconnue souveraine car capable de protéger tout un chacun en rendant la justice. Mon allégeance va à l’Etat dont je suis citoyen dans la mesure où cet Etat me rend justice et assure mes droits. Le jour où il n’en sera point ainsi, l’Etat n’existera plus et la souveraineté sera vide de sens. Chacun se fera justice selon la force dont il dispose et, surtout, en fonction de son bon plaisir.

On avait vu une triste illustration de cette logique mortifère le 7 mai 2008 lors de l’invasion de la ville de Beyrouth par des miliciens qui ont saccagé des biens publics et privés, et tué des innocents, afin de punir la ville et ses habitants de l’offense faite le 5 mai par un gouvernement chétif qui avait osé exercer les pouvoirs qui sont sa raison d’être. On a vu de même, la milice d’une organisation religieuse armée abattre froidement et à bout portant un représentant de la puissance publique, le Capitaine Samer Hanna, qui accomplissait son devoir dans une zone du domaine public que cette milice avait détourné pour son usage militaire privé. Qu’a donc fait la justice contre l’assassin et ses commanditaires ? Rien.

On vient de voir à Ketermaya le spectacle hallucinant d’une foule haineuse s’octroyant elle aussi le droit de rendre justice en s’acharnant sur un suspect suite au meurtre collectif intervenu dans cette localité. Un jeune homme, un étranger, un récidiviste qui plus est, tue 4 personnes. Le ministère public, avec une incroyable irresponsabilité, reconstitue le crime le jour même des obsèques. Nous avons tous vu les images insoutenables du supplice, du lynchage et de l’acharnement d’une foule bestiale sur le corps meurtri du supplicié et de sa dépouille. Crime ? Bien sûr que si. Qui plus est, crime contre l’humanité devrait-on dire car indigne d’un être humain. Beaucoup de paramètres pourraient faciliter l’analyse du lynchage mais rien, absolument rien, ne peut excuser un tel comportement de charognard.

Vous avez dit justice ? Mais qui ose parler de justice dans une contrée où l’élémentaire respect de la volonté souveraine du peuple est combattu par la dissuasion armée ? Que signifie la justice dans un pays réduit à n’être qu’une mosaïque de peuplades pratiquant le monstrueux « décisionisme consensuel » sous la menace des armes que détient l’une des tribus ? Quel est le juge assez téméraire qui oserait prononcer une sentence de justice au nom de l’inexistante souveraineté du peuple libanais sans tenir compte du caractère dissuasif que représente l’hypothèque d’une milice armée qui tient le pays en otage, sans parler des formations hors-la-loi qu’entretiennent des forces étrangères sur le sol national ? Quel est le magistrat, digne de ce nom, qui accepterait de prononcer la moindre sentence rationnelle au milieu d’une meute de fauves ?

L’innommable boucherie de Ketermaya est révélatrice du mal profond qui détruit l’Etat et la société. Suite à l’accumulation de frustrations multiples et, au vu du soupçon d’impunité dont bénéficieraient certaines factions, les habitants craignaient sans doute que justice ne fut point rendue. Dans une telle situation pré-étatique, et par un défi mimétique, ils se sont faits justice en se transformant en prédateurs sur le corps de l’assassin présumé. Qui assume la responsabilité d’une telle abomination ? Tout le monde.

De 1975 à 1990, les milices ont territorialisé le sol national mais ont maintenu une fiction d’allégeance à l’Etat. Aujourd’hui, surtout depuis 2005, la règle du jeu a changé car c’est l’Etat lui-même qui est la cible de l’entreprise de démantèlement systématique. Ce projet infernal pourait réussir car pour qu’il existe, l’Etat doit d’abord être « pensé » par tout un chacun. Mais pour penser l’Etat, il faut d’abord quitter la matrice identitaire, afin de respirer au grand air au lieu de continuer à gigoter dans l’utérus de « maman-communauté-tribu-peuplade ».

acourban@gmail.com

* Beyrouth

L’Orient Le Jour


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Commentaire des lecteurs

Nombre de réponses: 1

  • Ketermaya ou le tombeau de l’Etat de droit

    15:49
    18 mai 2010 - 

    pilo — 7pilo7@gmail.com

    Cet analyse passionnée que je qualifierais de "citoyenne" est tout à fait respectable et admirable dans le cri qu’elle lance comme un appel à l’Etat de droit. Cependant, l’amalgame avec le 7 mai et le Hezb singulièrement, n’est pas pertinent au sens où l’événement est dépouillé de son contexte pour n’en retenir que l’expression formelle, c’est à dire l’action militaire. Les deux premiers paragraphes sont irréprochables. Mais le rapport au troisième est une faute qu’excuse cependant la noblesse du propos. Une faute pourquoi ? Parce que l’action du Hezb le 7 mai n’était pas l’expression d’un groupe "faisant justice" pour son compte. Il s’agissait alors de contrer l’action toxique d’un "gouvernement" précisément pris en otage par un groupe de gangsters manipulé par des puissances étrangères. Il s’est agit alors, a contrario, de libérer l’Etat de cette influence extérieure justement (Hariri avait regroupé 1000 combattants du Akkar au centre de Beyrouth...) Pour le contexte encore, il faut bien admettre aussi que la puissance militaire du Hezb est une force dissuasive irremplaçable face à la menace israélienne, c’est à dire dans un contexte de guerre de 4eme génération du faible au fort. Or le Hezb s’est depuis longtemps affirmé comme partie de l’Etat et au service de l’Etat, mais certainement pas à celui de Hariri et son gang. Qui plus est, l’Etat de guerre étant encore officiellement proclamé entre le Liban et Israël, les tentatives de démantèlement de la seule force capable de résister à l’Etat hébreu (ce que voulait faire Hariri et qui a provoqué l’action du 7 mai) sont donc assimilables à des actes de haute trahison mettant en danger l’Etat libanais, puisque le rendant totalement vulnérable aux assauts israéliens. Ma conclusion est donc qu’il n’y a aucun rapport entre la barbarie de Ketermaya et l’opération de nettoyage du centre par le Hezb qui a permis la signature de l’accord de Doha, qui fut un réel progrès et qui a permis d’éviter une nouvelle guerre civile sans doute. Mais le reste de l’analyse reste malgré tout respectable dans le constat qu’elle dresse de l’impossibilité de faire justice vis à vis des crimes commis par les groupes de miliciens au nom de leur conviction religieuse ou sectaire. Et nous partageons ses conclusions quant à l’absence d’avenir du Liban tant qu’il sera l’otage du confessionnalisme. Mais ça, c’est une autre histoire...




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