12 février 2007

 

 

 

 

 

 

Arabie Saoudite:

La royauté lave son linge sale hors famille

Par Subhi Hadidi

 

Est-il imaginable qu’une action sécuritaire concertée à un très haut niveau entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite, qui implique le prince Bandar Bin Sultan, le patron du Conseil de la sécurité nationale saoudien, et Elliot Abrams, le plus haut responsable du Moyen-Orient au Conseil de sécurité national américain, ait été menée sans que l’ambassadeur saoudien à Washington n’en ait été informé ? D’autant que cet ambassadeur est bien plus qu’un diplomate de carrière : il s’agit du prince Turki al-Fayçal, fils de feu le roi Fayçal (qui régna de 1964 jusqu’à son assassinat en 1975), frère de l’actuel ministre des Affaires étrangères, Saoud al-Fayçal, et, surtout, patron des renseignements généraux durant un quart de siècle qui occupa, avant Washington, le poste stratégique d’ambassadeur du Royaume à Londres. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, c’est ce qui s’est passé vers la mi-décembre 2006.

 

L’ambassadeur a présenté sur-le-champ sa démission. Il n’aura occupé son poste que quinze mois avant de rentrer à Riyad. Cet épisode est l’aboutissement de plusieurs mois de querelles et de disputes intestines virulentes entre, d’un côté, le prince Bandar Bin Sultan, qui a occupé pendant vingt-trois ans le poste d’ambassadeur du royaume saoudien à Washington et a tissé des liens personnels solides avec la Maison-Blanche – quel qu’en soit le locataire, démocrate ou républicain – et avec les membres successifs du Conseil national de sécurité, et de, l’autre, le ministère saoudien des Affaires étrangères, son frère Turki et un grand nombre de diplomates chevronnés. S’il faut à tout prix définir les deux camps, l’on dira – en mettant toutes les réserves qu’une telle classification exige – que  le clan de Turki représente les « colombes », et celui conduit par Bandar les « faucons ». Les deux s’opposent sur des dossiers brûlants touchant aussi bien la politique intérieure (les réformes, le système de dévolution du trône…) que la politique étrangère (Irak, Iran, Syrie, Liban, Palestine et Israël). Ils ne sont pas d’accord non plus sur la position à adopter vis-à-vis des États-Unis à propos de ces questions.

 

Jusqu’ici, les divergences restaient prisonnières des palais royaux et ne circulaient que parmi un cercle très restreint de la famille régnante. Les réunions Bandar-Abrams risquent toutefois d’avoir des conséquences dramatiques, comme la démission du prince Turki, et de porter sur la scène publique les dissensions. Ce ne serait pas le premier incident du genre à sortir des palais : en novembre dernier, le Washington Post avait publié un article sensationnel intitulé : « L’Arabie Saoudite défendra les sunnites si les États-Unis se retireraient de l’Irak. » L’article était signé par Nawaf Obaid, le directeur du projet de réévaluation de la sécurité nationale saoudienne et conseiller à la sécurité auprès de l’ambassade saoudienne à Washington.

 

Bien que l’auteur ait tenu à préciser, en fin d’article, que les opinions exprimées ne reflètent pas la politique saoudienne officielle, il n’a échappé à personne qu’il s’agissait d’un ballon d’essai de la part du prince Bandar et de ses conseillers, à l’intention à la fois de la Maison-Blanche et du premier ministre irakien, Nouri al-Maliki. Nawaf Obaid a notamment écrit : « Si les États-Unis se retirent de l’Irak sans préavis, l’une des premières conséquences sera une vaste intervention saoudienne pour empêcher les milices chiites soutenues par l’Iran de massacrer les sunnites en Irak. » Il précise plus loin que le Royaume saoudien soutiendrait alors les sunnites en armes et en argent et se verrait contraint de faire baisser le prix du pétrole afin de porter un coup économique douloureux à l’Iran.

 

Ces propos ont eu un grand retentissement dans la mesure où ils émanent d’un homme considéré comme proche de l’ambassadeur saoudien, auquel il était rattaché. Personne ne se doutait que Nawaf Obaid aurait pu écrire de telles choses sans le feu vert de son maître. Le plus curieux et le plus embarrassant aussi, dans cet article, est qu’il commence par complimenter le ministre des Affaires étrangères, Saoud al-Fayçal. Selon Obaid, ce dernier aurait mis en garde le président américain Bush contre les risques qu’il encourrait si les États-Unis venaient à mettre à exécution sa menace de renverser Saddam Hussein. « En éliminant un problème, les États-Unis créeraient alors cinq nouveaux problèmes. » Pour mieux enfoncer le clou, l’auteur a fait l’éloge de l’ambassadeur Turki al-Fayçal, qui aurait eu le courage, toujours selon M. Obaid, de s’adresser aux États-Unis en ces termes dans l’un de ses discours publics :« L’Amérique est entrée en Irak sans invitation. Cela ne lui donnera pas le droit de le quitter sans y être invitée. »

 

Jusqu’ici, tous les indices montraient que le souverain wahhabite Abdallah se tenait à égale distance des deux parties, avec toutefois une légère préférence pour les fils du roi Fayçal. Car il considérait que le prince Bandar Bin Sultan faisait perpétuer l’influence de son père Sultan, l’actuel prince héritier et ministre de la Défense avec qui le roi n’entretenait pas toujours les meilleurs rapports. Des causes claniques évidentes expliquent ces relations détériorées : Abdallah n’est que le demi-frère de Sultan et ne fait pas partie du clan des sept Soudairy, constitués par les fils du roi Abdelaziz, le fondateur du royaume, tous nés d’une même mère, Houssa al-Soudairy. Or les derniers développements laissent penser que le roi Abdallah a fini par se décider en faveur des faucons, dans la mesure où il n’a rien entrepris pour dissuader le prince Turki de revenir sur sa démission. Mieux encore : selon les rumeurs, le prince Bandar serait la personne la mieux placée pour succéder au prince Saoud al-Fayçal comme ministre des Affaires étrangères, un poste qui aurait pourtant été promis, selon les mêmes sources, à Turki al-Fayçal.

 

Dans le contexte de la soumission des colombes devant la tempête, le prince Turki a réagi en expulsant Nawaf Obaid de son poste de conseiller auprès de l’ambassade. Le ministère des Affaires étrangères a publié, de son côté, un communiqué dans lequel il affirme que les insinuations de Obaid concernant l’éventualité d’une intervention du Royaume au secours des sunnites irakiens est « totalement infondée », et que l’auteur de l’article, qui ne représente que lui-même, ne saurait aucunement exprimer « la politique saoudienne qui réaffirme toujours son soutien à la sécurité, l’unité et la stabilité de l’Irak toutes communautés et confessions confondues ». Plutôt que de minimiser la portée de l’article, ce long communiqué a eu l’effet inverse en confirmant qu’il reflète les points de vue d’une bonne partie des décideurs saoudiens.

 

La crispation concernant la politique à suivre dans le dossier irakien a été précédée, sur le plan intérieur, par la promulgation, il y a quelques mois, d’un décret royal fixant les nouvelles règles de succession. Selon ce décret, ce n’est plus le roi qui nomme son prince héritier, mais un comité appelé Haïat al-bay’a. Un changement de taille, certes, mais qui reste toutefois incomplet dans la mesure où c’est toujours le roi qui propose le nom des candidats aux membres de ce comité de succession. Ce dernier se compose des fils du roi Abdelaziz ou de ses petits-fils. La décision reste donc entre les mains d’un cercle restreint de la dynastie royale saoudienne, même si le comité pourrait refuser les propositions du roi et en proposer une autre.

 

Les nouvelles règles de succession sont à double tranchant : le choix d’un nouveau prince héritier pourrait soit traduire un consensus entre les ténors du régime, soit aboutir à un étalage public des divergences entre le roi et certains princes. Une situation inédite car, jusqu’à présent, les désaccords se réglaient en catimini.

 

L’histoire du royaume incite à rester sceptique quant aux limites de la réforme. En effet, les mécanismes de la succession et de la transmission du trône n’ont pas été aussi huilés que cela en avait l’air ; ils n’ont pas seulement obéi aux rapports de force et au partage des zones d’influence entre les différents clans, mais ont pris en compte les contraintes politiques, économiques et sociales internes, ainsi que le résultat d’une ingérence extérieure, essentiellement américaine, parfois directe et franche. Le système de succession actuel ne dit pas non plus clairement s’il est parvenu à s’affranchir des règles strictes fixées en 1933 par le fondateur du royaume, Ibn Saoud. Quand ce dernier décida de désigner ses deux fils, Saoud et Fayçal, comme successeurs pour calmer la fronde des autres fils et signifier à tous les prétendants que le partage affiché du pouvoir devait rester le ciment de la cohésion dynastique.

 

Cependant, force est de constater aujourd’hui que, derrière la cohésion affichée, des divergences politiques aiguës et des conflits sans concession sur le pouvoir se déroulent dans le silence des palais. Il n’est pas exclu que, dans cet ultime combat, les uns et les autres puissent utiliser toutes les armes et transgresser les interdits qu’on croyait jusqu’ici indéboulonnables.

s.hadidi@libertysurf.fr

 

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