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03
janvier 2005
L’impasse arabe
Les Arabes face à
la nouvelle stratégie américaine
Mohamed Abd El Motaleb Al Houni
Traduit par Jalel El-Gharbi
Deux événements commencent à agir sur la conscience de l’élite : les
rapports de développement humain arabe pour les années 2002 et 2003 et la chute
de Bagdad sans combat. Les deux rapports émanant du programme des Nations unies
ont révélé la profondeur de l’abîme dans lequel le monde arabe a plongé. Quant
à la chute sans combat de Bagdad, elle a sonné le glas de beaucoup d’illusions.
Sans doute, ces deux événements transformeront-ils progressivement l’approche
de l’élite intellectuelle et politique des faits politiques et même de tous les
défis qui se posent à nous et ouvriront-ils ultérieurement de nouvelles
perspectives au questionnement telles que, se fécondant, esprit et réel
s’éclairent l’un l’autre.
L’auteur de ce livre, Dr Mohamed Abdel Motaleb Al Houni, est lui-même une expression de cette orientation historique. Il a subi un choc après avoir pris connaissance du premier rapport des Nations unies : trois cents millions d’Arabes traduisent par an sept fois moins de livres que dix millions de Grecs. Il a pris la résolution de consacrer un million de dollars à la création de l’Institut de modernisation de la pensée arabe avec pour objectif de rattraper le retard pris par les Arabes en matière de traduction des autres langues vivantes ; il est conscient que la traduction est l’une des clés de l’enrichissement culturel sans lequel une culture est condamnée à la redite. La chute de Bagdad sans combat l’a conduit à rédiger cette importante étude qui vise à clarifier les données pour ceux qui forgent l’opinion publique et pour les décideurs du monde arabe.
Les deux événements lui ont révélé, comme ils l’ont sans doute fait pour nombre d’intellectuels et de décideurs, que quelque chose est délabré dans le royaume du monde arabe. En intellectuel libéral et démocrate, il a mobilisé et son bien et sa plume pour s’engager dans un long combat contre le sous-développement dans le monde arabe. Cela est en soi un signe qui promet un éveil d’une élite intellectuelle et politique arabe inquiète. Nombre d’intellectuels ont été frappés du “ mal du siècle ” après les événements qui se sont succédé surtout sur la scène arabe, de la chute du mur de Berlin à la chute sans combat de Bagdad sous l’effet de l’“ accélération de l’histoire ” , c’est-à-dire sous l’effet d’une cascade d’événements. Leurs anciennes certitudes se sont écroulées et ils ont été incapables de leur substituer de nouvelles convictions qui auraient résulté d’une lecture de l’époque historique ; cela leur permettrait de distinguer la part de l’impossible et celle du possible sur lequel ils pourraient agir. Leur faiblesse les a voués au “ béguètement ” ou au silence.
S’il est vrai que l’initiative de l’auteur de ce livre est un signe de l’éveil d’une frange de l’élite intellectuelle et politique de sa tergiversation entre la nostalgie pour les slogans d’antan et les missions et défis du présent et de l’avenir, la marche du monde arabe vers une issue de la crise de la modernité s’est accélérée. Témoignent de cette nouvelle possibilité l’adoption tunisienne sans réserves du projet de réforme du monde arabe, la nouvelle politique étrangère libyenne et son courage qui a permis une rupture radicale, tout aussi étonnante qu’admirable, avec les slogans et les pratiques de la veille, désormais caducs. Certes l’histoire nous enseigne que s’inscrire dans un nouveau processus historique n’est ni aisé ni exempt de régression mais qu’il s’agit en tout cas d’une régression momentanée, souvent suivie d’un grand bond en avant.
À mon avis, la garantie essentielle pour une sortie victorieuse du monde arabe de cette crise de modernité consiste en l’appui européen et américain surtout s’il s’inscrit dans une stratégie cohérente : solution du conflit israélo-palestinien, développement de la région grâce à un plan Marshall moyen-oriental, appui à une certaine élite, imposition d’une modernisation de l’enseignement, du “ statut ” de la femme et des conditions des minorités, désamorçage de la menace de l’explosion démographique et avancée progressive mais sûre vers la démocratie.
J’espère que la paix israélo-palestinienne est bien “ promise ” pour 2005 comme le soutient Dr Mohamed Abdel Motaleb Al Houni. En fait, la réalisation de la paix avec une intervention internationale, américaine surtout, est une condition impérieuse pour que le Moyen-Orient entame sa convalescence après ce mal qui le ronge depuis des siècles. L’importance de la solution du conflit moyen-oriental ne signifie pas l’arrêt de la marche rapide vers une réforme des politiques intérieures et extérieures des pays arabes car la paix et la réforme sont l’envers et l’avers d’une même médaille : délivrer le Moyen-Orient de la guerre, du terrorisme, des armes de destruction massive et du sous-développement autant de questions qui n’admettent pas d’être considérées séparément. Mais, à chaque tout un élément qui régit les autres parties. En l’occurrence, c’est la paix israélo-palestinienne. Pourquoi ? Parce qu’elle permettra le tarissement de l’une des plus importantes sources du terrorisme au Moyen-Orient, la libération de la terre sainte qui sera aussi une libération de la société civile moderne et notamment de ses forces vives qui sont encore privées des libertés fondamentales nécessaires à leur essor. Ce sont ces forces qui sont capables, si elles étaient soutenues par un appui international énergique, de faire des sociétés arabes des sociétés contemporaines. Ces forces vives ont été jusque-là brimées ou bridées dans leur dynamique par ce conflit stérile où la religion joue un rôle grandissant de jour en jour rendant “ par conséquent ” “ problématique ” toute approche rationnelle de la question. La paix, accompagnée d’impératives réformes économiques, sociales, éducatives, constitutionnelles et politiques, donnera à cette réforme une “ dynamique ” sans précédent qui coupera l’herbe sous les pieds de “ l’alibi ” “ priorité à la lutte contre l’ennemi israélien ”. La paix contribuera à apaiser la haine contre les juifs et les chrétiens et contre leur modernité et ouvrira enfin une issue à une jeunesse qui désespère de l’avenir, c’est-à-dire du travail, du logement et de la famille. Ce désespoir constitue jusqu’à maintenant le carburant de l’intolérance et du terrorisme religieux.
Depuis l’échec de Camp David II (août 2000), j’ai appelé à imposer la paix aux deux parties israélienne et palestinienne qui ne se sont pas montrées mûres. Mais une paix imposée ne peut être admise par la conscience collective que si elle jouit d’une légitimité incontestable, celle des Nations unies même si, en réalité, elle était imposée par l’Occident, c’est-à-dire par l’Europe et les États-Unis. Pour lever toute équivoque, disons que la marche vers la paix et, simultanément, celle vers les réformes, sont aussi nécessaires l’une que l’autre sans qu’aucune priorité ne puisse être accordée à l’une aux dépens de l’autre.
Le projet américain du “ grand Moyen-Orient ” est en réalité le prolongement logique du partenariat entre les deux rives de la Méditerranée lancé par l’Union européenne en 1995 pour accélérer le rythme de l’intégration de la rive sud dans la modernité, c’est-à-dire sa délivrance des résidus moyenâgeux de leurs économies, institutions, comportements et mentalités. Il est évident qu’après la guerre froide l’Occident s’est convaincu que la modernité est un tout indivisible et que l’“ archaïsme ” de l’Orient constitue désormais une menace pour la modernité de l’Occident. Ainsi intégrer l’Orient dans la modernité est devenu une partie de l’intérêt national de l’Occident tout entier. C’est un intérêt qui recoupe celui des sociétés du monde arabe. L’internationalisation du terrorisme islamiste qui a frappé les États-Unis et l’Europe et la question du voile islamique en France prouvent que ce danger n’est pas “ imaginaire ”.
La
réticence de nombreuses personnes de l’élite intellectuelle et politique des
projets d’intégration du Moyen-Orient dans la modernité n’a pas de
justification objective. L’adhésion à la modernité présente autant de profits
pour l’Orient que pour l’Occident. À l’ère de la mondialisation, la rencontre
des intérêts, leur croisement, constituent une donnée
essentielle. Si la diplomatie internationale nous demandait par exemple de
moderniser l’enseignement, de rationaliser l’éducation religieuse, de tirer la
femme de l’impotence à laquelle elle est condamnée à vie et de ne pas priver
les non-musulmans du droit à la citoyenneté, c’est
parce que son intérêt à parer au terrorisme croise notre intérêt à introduire
ces réformes vitales qui sont restées à l’ordre du jour des pays arabes depuis
la moitié du xixe
siècle, en vain. Cette rencontre des intérêts représente en réalité une
occasion offerte aux élites arabes pour le développement de leurs sociétés
arriérées et non pas, comme on le prétend souvent, un danger pour ces sociétés.
Cela émane d’une logique qui ne conçoit la politique moderne qu’en termes de
“ jeu à somme nulle ” comme c’était le cas lors de la guerre
froide. Le besoin de sécurité de l’Occident croise celui du développement dans
les pays arabes, et le besoin de contenir l’anarchie totale à l’échelle
internationale recoupe celui de paix dans un Moyen-Orient qui aspire à se
consacrer aux missions et aux défis qui se posent à lui.
Les chiffres des rapports de développement humain pour 2002 et 2003 diagnostiquent l’incapacité de la majorité des élites arabes à œuvrer pour le développement : au moins 60 % de femmes analphabètes ; 60 % des familles arabo-musulmanes s’opposent à la scolarisation des filles ; 50 % des jeunes Arabes ne voient pas d’avenir ailleurs que dans l’émigration en Europe ; 18 ordinateurs pour 1 000 habitants alors que la moyenne dans les pays industrialisés est de 78 pour 1 000 ; le pourcentage d’utilisateurs d’Internet est de 1,6 % ; 25 % des diplômés des universités arabes émigrent chaque année ; le nombre de scientifiques et d’ingénieurs travaillant dans la recherche scientifique dans le monde arabe est de 371 pour un million d’habitants contre 979 pour la moyenne internationale. Le monde arabe représente 5 % de la population mondiale ; il ne produit que 1,1 % des livres alors qu’il produit trois fois plus de livres de religion que le reste du monde comme si les Arabes étaient des créatures “ eschatologiques ” uniquement préoccupées de leur avenir post-mortem ! Ces chiffres prouvent l’impuissance de la plupart des élites à réaliser les réformes politiques, sociales, religieuses et éducatives qui se posent à elles depuis des siècles.
À notre époque, tout problème national qui n’est
pas résolu en temps opportun s’internationalise. C’est ainsi que les
initiatives européennes et américaines sont venues appuyer les élites dans la
résolution des problèmes qu’elles n’ont pu affronter toutes seules. Cela est
logique, ou nous résolvons nous-mêmes nos problèmes que nous exportons
maintenant à l’étranger ou c’est l’étranger qui viendra les résoudre avec nous
ou pour nous.
Le projet du grand Moyen-Orient s’inscrit dans ce contexte. Il sera discuté lors de trois grands sommets : le sommet des huit, le sommet de l’OTAN et le sommet euro-amércain. Le projet deviendra ainsi occidental ou plutôt international.
Ce projet occidental international s’est inspiré des deux rapports de développement humain publiés par le Programme des Nations unies pour le développement et par le Fonds arabe pour le développement économique et social rédigés par des experts arabes. C’est donc notre bien qui nous a été rendu.
En réalité, ce qui effarouche les élites arabes qui appliquent l’islamisme sans islamistes, ce n’est pas les initiatives occidentales en elles-mêmes mais leur contenu moderniste. C’est ainsi que le projet du pacte arabe des droits de l’Homme soumis au sommet arabe (Tunis, 2004) ignore les droits politiques de l’Homme, les droits des femmes et ceux des minorités. Sans parler de cette loi barbare qu’il a adoptée autorisant l’exécution des moins de 18 ans. Les conventions relatives aux droits de l’Homme ont été ratifiées par tous les pays du monde à l’exception de la majorité des pays arabes qui, à l’instar des mouvements islamistes, continuent à rejeter ces traités dans leur totalité ou dans le détail au nom de la spécificité musulmane qui s’est transformée avec l’enseignement religieux traditionnel en handicap pour l’accès à la modernité, c’est-à-dire à l’adoption des valeurs universelles de l’époque.
Il en résulte que la modernité est la toute première priorité à laquelle sont subordonnées d’autres priorités telles la démocratie, faute de quoi la démocratie perd sa crédibilité comme ce fut le cas en Jordanie ou au Koweït où un parlement démocratiquement élu a rejeté un projet du gouvernement proposant d’octroyer le droit de vote aux femmes. En Jordanie, le parlement, élu démocratiquement lui aussi, a refusé un projet de loi du gouvernement proposant d’aggraver les peines dans les “ crimes d’honneur ” qui coûtent la vie à cent vingt femmes par an. Dans les deux parlements, les islamistes se sont alliés aux cheikhs des tribus contre deux projets de lois modernistes.
Cela ne signifie pas que la démocratie doive être reléguée au second plan mais qu’elle doit être intégrée dans un projet dont la modernité est la devise et le rationalisme la logique, c’est-à-dire dans un processus cohérent basé sur un enseignement moderne rattaché aux impératifs économiques et une éducation religieuse éclairée ouvrant la conscience musulmane sur les institutions et la culture de la modernité, sur les valeurs rationnelles, sur les valeurs humaines universelles et sur une prise de décision conforme aux normes internationales ; et enfin une ingérence étrangère intelligente et efficace pour appuyer le parti de la modernité au sein des élites politiques et dans la société civile afin que le monde arabe puisse passer à la modernité.
Le manque de courage et de cette double légitimité que confèrent les élections et les réalisations sociales chez la plupart des élites arabes les rendent impuissants à défier des islamistes mobilisés. Les élites sont incapables de se moderniser elles-mêmes. Pire encore, pratiquant un islamisme sans islamistes, elles surprennent le monde et le parti moderniste de la société civile avec des décisions passéistes telles l’adoption de la charia — celle des châtiments corporels — comme première source de législation. L’absence de volonté politique de modernisation et la déficience de la société civile rendent nécessaire l’appel au facteur exogène dans le projet de modernisation. Les “ formes ” de cette intervention extérieure sont nombreuses. Il peut s’agir de coopération bilatérale avec des pays occidentaux ou d’autres pays modernes, des initiatives occidentales, d’influence culturelle dans le cadre de partenariat régional ou international, d’appel à l’expérience internationale comme dans cette initiative prise par le gouverneur d’Alexandrie dans l’accord qu’il a signé avec une société française pour le traitement des détritus. C’est à bon escient que Youssef Adham, rédacteur en chef de l’hebdomadaire égyptien Watani, a proposé un accord avec une institution étrangère pour la régularisation de la circulation en Égypte. S’il est vrai que l’État du Qatar a signé un contrat avec une société américaine spécialisée en vue de réformer l’enseignement, cela constitue une initiative d’avant-garde. Comme la majorité des pays arabes a besoin de suivre cet exemple ! plus spécialement les pays qui n’ont pas encore réussi à réformer leur enseignement, surtout l’enseignement religieux qui administre un lavage de cerveau à des millions d’enfants à qui il inculque le fanatisme, comme c’est le cas de l’enseignement d’al Azhar ; ou de l’enseignement en Arabie Saoudite où l’éducation n’a pas réussi à implanter un contenu religieux faisant primer la conscience historique sur la conscience mythique et ne mettant pas de frein à la pensée à l’exemple de l’enseignement religieux en Tunisie qui a rompu avec les notions de djihad, de martyr, de misogynie, de haine pour le non-musulman et pour la modernité.
Le refus de l’ingérence étrangère à l’époque de la mondialisation qui a objectivement institué “ l’interdépendance ” entre toutes les nations, est dénué de toute légitimité rationnelle ; par moment, il ressemble à une divagation. Lors du congrès annuel du club de la pensée arabe présidé par le prince Hassan à Aman, certains intellectuels se sont écriés : “ Si les États-Unis ont raison, nous rejetons les réformes par pique ”, ce que Sa’d Dine Brahim a baptisé “ une jurisprudence (fiqh) par pique ” (Al Hayat 25/12/2003) et ce que nous appellerions “ obstination névrotique ” [*] caractéristique de la jurisprudence passéiste (salafiste) résumé par Ibn Taymiya dans son interdiction “ d’imiter les juifs et les chrétiens même si cette imitation est dans notre intérêt ici-bas ”. C’est cette jurisprudence empoisonnant la conscience des générations montantes partout dans le monde arabe, à l’exception de la Tunisie, qui a implanté dans la conscience musulmane contemporaine la peur et le refus névrotique du changement et de la modernité, ce qui fait que les élites arabes sont en rupture avec les changements internationaux. Comme le refus de la direction palestinienne de la proposition du comité PEEL octroyant aux palestiniens 80 % du territoire et 20 % aux juifs. En 1947, la même direction a rejeté la résolution de l’ONU sur le partage de la Palestine et en 2000, la direction palestinienne a refusé le projet de Bill Clinton promettant la constitution d’un État palestinien puis s’est rétractée et l’a accepté 22 mois après sa proposition et après la départ de Clinton de la Maison Blanche ! Il ne s’agit là que de quelques exemples de la série de refus opposés par les élites intellectuelles et politiques arabes à tous les projets étrangers.
Al Houni écrit : “ Nous n’avons pas le choix d’accepter ou de refuser la mondialisation. Ce qui est à notre portée, ce qui importe, c’est d’en améliorer le rendement, d’en corriger le processus de sorte qu’il soit plus humain… Il incombe aux philosophes, aux acteurs sociaux et aux citoyens de critiquer, de corriger ces processus et de tenter de limiter le nombre des victimes. ” Voici la solution de rechange au refus névrotique de toute chose nouvelle dans la pensée ou dans la vie : “ corriger le processus ”. Nous sommes face à une idée essentielle dans la philosophie de l’histoire, une idée que la conscience culturelle arabe n’a pas encore assimilée : le processus historique est fait d’orientation et de contre-orientation qui, à un certain stade historique, entrent en conflit. L’histoire réelle résulte de ces deux orientations conflictuelles. “ Le volontarisme ” , c’est-à-dire la prétention à connaître l’avenir et à œuvrer pour sa réalisation même en recourant à la force, ne peut faire face de manière efficace et durable à un courant historique irrésistible . Cela induit-il l’impossibilité d’agir sur l’histoire ? Nullement. L’homme peut intervenir dans le cours de l’histoire dès lors qu’il prend conscience des limites de son intervention : elle ne peut rejeter le cours de l’histoire mais seulement en “ réguler ” le processus, autrement dit faire face à ses effets latéraux pour en alléger l’effet sur ses victimes. Disons pour la vérité historique et en autocritique que c’est ce dont le courant réformateur du mouvement ouvrier a compris depuis les débuts de la modernité quand il n’a pas milité pour l’abolition du capitalisme, ce qui était impossible, mais pour en atténuer la cruauté en allégeant les conditions de travail. Ainsi a-t-il pu réussir des réalisations importantes dans ce domaine.
Qu’est-ce que cela signifie par rapport à la réalité arabe d’aujourd’hui ? Cela nous dicte de faire face à tous les projets et à toutes les initiatives occidentales et internationales par une négociation visant l’amélioration des conditions de leur réception. Dans un monde où les intérêts de toutes les nations se croisent, où toute question nationale non résolue dans des délais convenables se transforme en question internationale et où la modernité, avec ses institutions, ses sciences et ses valeurs, est désormais d’origine extérieure, les trois “ non ” de Khartoum sont devenus caducs : aucune élite arabe ne peut plus soutenir : “ Non à la reconnaissance, non à la négociation, non à la paix avec Israël ”.
Le refus du projet du grand Moyen-Orient est une copie conforme des trois “ non ”, mais dans un contexte entièrement nouveau où le refus est devenu aussi stérile que dangereux auquel il convient de préférer des négociations pour l’intégration d’Israël dans la région et pour normaliser les relations avec lui. Il ne peut s’agir que d’un Israël ayant reconnu l’État palestinien et réconcilié avec ses voisins syrien et libanais et avec le reste du monde arabe ; seul cet Israël sera intégré au sein du Moyen-Orient. Pourquoi le grand Moyen-Orient ne serait-il pas une cage en or pour le vautour israélien comme l’était l’Union européenne pour l’aigle allemand ? Les nationalistes arabes et les islamistes ne sont pas les seuls à redouter l’intégration d’Israël dans son milieu arabe ; ils partagent leur peur avec la droite et l’extrême droite israéliennes. Au lendemain des accords d’Oslo, Menahem Ben écrivait : “ La paix menace Israël de fondre dans le milieu culturel arabe. Déjà les artistes juifs se mettent à apprendre à chanter en arabe pour chanter devant un million de touristes arabes par an. ” Quant au doyen de l’université de Tel-Aviv, l’orientaliste Rabinovich, ancien ambassadeur d’Israël aux États-Unis et responsable des négociations avec la Syrie, écrit dans son dernier livre, Gestation de la paix, que “ le chemin vers l’intégration [d’Israël dans le milieu arabe] est encore long et cela aussi pour la nature de la relation directe entre Israël et les Arabes et également pour le fossé économique avec le monde arabe ”. Malgré les efforts américains pour la réalisation de réformes de grande portée dans le monde arabe, Rabinovich pense qu’il faudra au moins vingt ans pour que les pays arabes assimilent la démocratie. Il pense également que “ les Israéliens non plus ne sont pas enthousiastes pour l’intégration complète dans le milieu [arabe]. Israël serait un pays de transit ; il croulera sous le nombre de voitures… des centaines de milliers de visiteurs y viendraient non pas avec des armes mais avec des rameaux d’olivier… c’est une question très complexe qui mérite une longue réflexion. ” Continuant sur la même voie, Rabinovich écrit : “ Par un calcul froid, la paix froide convient aux deux partis ” (Oloff Bin, Haaretz, 30/3/2004). Pourquoi cette peur hystérique judéo-arabe de l’intégration d’Israël dans son milieu arabe ? Pour diverses raisons dont la plus importante est, à notre avis, d’ordre psycho-culturel. Il s’agit de l’ethnocentrisme ancré dans la conscience des juifs et des Arabes : Jéhovah a ordonné à son peuple élu de ne pas se mêler aux autres peuples et de vivre dans un ghetto éternel et l’islam passéiste a dit aux gens : “ vous êtes la meilleur nation [†] que la terre ait connue ”, ce que Ibn Taymiya, le porte-parole du salafisme, a interprété comme une interdiction d’imiter les juifs et les chrétiens et de se mêler à eux.
Dans le dernier chapitre de son étude, Dr Mohamed Abdel Motaleb Al Houni traite d’une problématique centrale, celle de l’islam et la modernité : “ En elle-même la religion n’est pas un frein au civisme ” mais transformer ses jugements temporels en valeur absolue contraire aux obligations de la modernité en fait une entrave au progrès. Comment écarter cette entrave ? En réformant l’islam par la séparation du temporel – où le spirituel est occulté – du spirituel. Comment réaliser cette séparation ? En adoptant des lois positives à la place du fiqh, les tribunaux modernes à la place des tribunaux, en instituant un pacte de citoyenneté à celui de la dhimma [‡], en remplaçant les droits de Dieu (pratique religieuse) par les droits de l’Homme, en adoptant les valeurs rationnelles et les valeurs humaines universelles à la place des notions de péché et du permis propres à toute religion, en levant l’interdit frappant les sciences modernes afin qu’elles puissent entrer dans toutes les écoles et dans toutes les universités arabes, en désamorçant l'explosion démographique menaçante dont les retombées sont 90 millions de jeunes chômeurs, rendant stérile tout effort de développement et enfin en reconnaissant l’égalité entre hommes et femmes en droits et en devoirs.
L’incarnation de la modernité en marche, c’est la législation et l’enseignement. Une nouvelle législation est une condition nécessaire mais insuffisante si elle n’est pas soutenue par l’éducation, surtout une éducation religieuse rationnelle où l’approche passéiste est remplacée par une approche rationnelle ouvrant le texte religieux à l’interprétation et surtout à une lecture historique répondant aux exigences de la réalité. Le noyau solide de cette école rationnelle, c’est l’école tunisienne surtout celle d’après 1990.
Que faut-il entendre par lecture historique ? L’abrogation des jugements des versets et des hadiths surtout ceux qui sont temporels et qui sont maintenant tombés en désuétude.
Une telle lecture a été inaugurée par le Coran même où des versets temporels (ceux ayant trait aux échanges, aux châtiments corporels, à la politique, à la guerre...) ont été abrogés par d’autres versets en consonance avec les développements, avec les besoins et les intérêts des gens. À la mort du Prophète, ses compagnons (Abû Bakr, ‘Umar, ‘Alî et Mu’adh…) ont continué à procéder à cette lecture historique et ont abrogé les versets devenus caducs à leur époque. Après eux, les fuqahâ’ (juristes) ont poursuivi cette lecture créative dont nous avons grandement besoin aujourd’hui pour adapter l’islam à la modernité après que toutes les tentatives d’adaptation de la modernité à l’islam ont échoué. La dernière de ces tentatives a été celle de la République islamique d’Iran dont une “ ruse de l’histoire ” a voulu qu’elle soit une issue pour l’élite et pour le peuple iranien vers la laïcité qui se présente comme le substitut possible et même imminent à cette république islamique.
Peut-être que les décideurs et ceux qui font l’opinion publique liront-ils notre préface et l’étude de Mohamed Abdel Motaleb Al Houni sans cette obstination névrotique qui est encore leur maladie endémique.
La rédaction de ce texte
émane du désir d’exprimer une opinion autre que celle du populisme
nationalisant et comploteur qui sévit sur la scène arabe et qui répète qu’aucun
changement ne s’est produit sur terre, qu’il n’y a rien de nouveau sous le
soleil et qu’on peut se baigner deux fois dans le même fleuve. Il s’agit d’une
vision statique du monde, de l’homme et de son histoire.
Et parce que notre lecture ne
prétend nullement détenir la vérité, elle appelle à ce que préjugés et prismes
idéologiques déformants soient délaissés.
Les réponses toutes prêtes à
toutes les questions qui adviennent constituent une grave erreur cognitive.
Imputer tous les phénomènes sociaux à un seul facteur dénote d’une mentalité
ésotérique qui ne sied point à l’homme contemporain. Aussi devons-nous, en tant
qu’Arabes, poser les questions, en admettre les différentes réponses et ne pas
coller à celles qui ne sont pas conformes à nos idées ces horribles qualificatifs
que sont “ mécréant ”, “ traître ” et autres injures
puisées dans l’impressionnant arsenal arabe toujours mobilisé contre tout ce
qui est différent, tout ce qui est autre.
Manichéen, le discours
populiste arabe ne perçoit que des dualités, celles des réalités et, partant,
celles des jugements. Aujourd’hui, nous sommes pris entre Dieu et Satan,
nationalisme et trahison, vérité et erreur, vice et vertu, bien et mal… Nous
sommes daltoniens face à la palette des idées et cela ne peut nous mener que
vers la régression et la décadence.
Aujourd’hui, les régimes politiques arabes
sont taxés, à juste titre, de tous les défauts : arbitraire, injustice et
fanatisme. Cependant, nous ne devons pas oublier que ces tares sont également
celles d’une certaine élite de cette nation dans les âpres conflits qui la
secouent. Nous avons souvent vu l’élite en appeler aux régimes en place pour
réprimer l’autre, celui qui pense différemment. Que de cas de répressions
commises pour satisfaire tel ou tel clan constituant un courant influent sur
les régimes en place ! Le pouvoir immole ces offrandes sur l’autel
d’autres clans de l’élite. Et, dans tous les cas, il est le seul
vainqueur : il gagne en longévité.
Autant nous revendiquons face
au pouvoir la fin des injustices et une marge de libertés plus grande, autant
nous, intellectuels, devons-nous réconcilier avec nous-mêmes et nous abstenir
de recourir aux mêmes méthodes de répression et d’iniquité que les régimes
politiques. Comment un intellectuel peut-il en réprimer un autre, quels que
soient son point de vue et ses opinions ? La pratique de la répression
“ symbolique ” ne diffère en rien de la véritable répression. Elles
vont de pair, l’une servant l’autre. L’existence de l’une est forcément présage
de l’avènement de l’autre. Depuis Ali Abd Razaq, privé de ressources de vie, en passant par la fatwa
de l’Azhar contre Les Enfants de notre quartier de Naguib
Mahfouz, qui a été le prélude à une tentative
d’assassinat, au meurtre du journaliste Mohamed Fouda,
de Mahmoud Taha au Soudan jusqu’à l’exil de Nasser Hamed Abou Zaid… Que de victimes
de la répression idéologique ! Aucun d’entre eux n'a été victime du seul
pouvoir politique. Une certaine élite doit savoir que soulever le régime contre
les autres et qu’exercer cette violence “ symbolique ” contre des
intellectuels est la base même des sociétés inciviques. La société civile ne
peut voir le jour sans la tolérance, sans l’économie des définitions et sans le
bannissement des attitudes et des termes agressifs du débat.
Comment “ l’homme arabe ”,
avec tous ses soucis et toute sa souffrance quotidienne, peut-il s’engager
derrière des “ militants ” présentant des programmes, déclarés ou
tenus secrets, plus oppressifs que les régimes en place ? “L’homme
arabe ” ne peut pas consentir des sacrifices pour changer de geôlier
surtout si le nouveau maître monopolise la volonté divine.
Revenons sur cette idée
dominante dans les pays arabes d’aujourd’hui, celle qui prétend que le monde
n’a pas changé après la guerre froide, que les événements du 11 septembre n’ont
rien modifié, que le seul changement intervenu est l’apparition d’un monde
unipolaire et que ces mêmes événements ont hâté l’hégémonie et la mise en
application de l’agenda américain. Selon cette analyse, les États-Unis
utiliseraient les mêmes méthodes pour étendre leur domination et alors le
critère idéal pour évaluer leur politique serait celui que nos prédécesseurs
ont adopté durant les cinq dernières décennies.
Il est normal que l’on puisse rencontrer des
opinions pareilles ; ce qui est grave, c’est que ce soit la seule approche
prévalant dans l’analyse politique et dans le discours des élites. Nous devons
envisager tous les scénarios possibles, nous considérer et considérer le monde
selon de nouvelles perspectives qui tiennent compte des développements qui
surviennent et du processus historique.
Parce que, adulte, on ne
colle pas sur son passeport une photo qui remonte à l’enfance, nous devons
comprendre les autres non pas comme on souhaiterait qu’ils soient mais comme
ils sont réellement, afin de pouvoir pénétrer leurs comportements et prévenir
leurs visées.
Le discours politique arabe
dominant aujourd’hui est militant et idéologique ; il s’appuie sur une
glorification de soi et sur une réprobation de l’autre. C’est un discours
néfaste, nuisible pour nous. Il a des répercussions sur notre vie, fait de nous
des sujets et non pas des agents dans le monde. C’est pourquoi quand nous
voulons réagir, nous le faisons de manière lamentable, suicidaire, ce qui ne
fait qu’augmenter notre décadence et notre désespoir. C’est pour cela que nous
exposerons ici la stratégie américaine dont nous pensons qu’elle est
foncièrement nouvelle. Tout notre espoir est que ce texte sera lu de manière
rationnelle, sans affectivité, et qu’il trouvera une critique qui ne soit pas
tendue.
La stratégie
americaine durant la guerre froide
Avec la Deuxième Guerre
mondiale, le monde a connu les présages d’une autre guerre entre deux blocs qui
ont tous deux pris part à la défaite de l’Axe. Il s’agit de deux mondes régis
par des idéologies antagonistes : d’un côté l’idéologie marxiste, sous la
bannière soviétique et de l’autre l’idéologie libérale représentée par les
États-Unis d’Amérique. La Deuxième Guerre mondiale a consisté en
l’anéantissement de la partie ne détenant pas l’arme nucléaire par la partie
qui la détient. Je pense aux bombardements nucléaires sur le Japon avec la
victoire des États-Unis qui en découla. Une autre guerre signifierait au
préalable l’extinction de tous les peuples avant que les États-Unis ne puissent
l’emporter. Le monde, qui à nouveau respirait d’aise après la chute des régimes
de Hitler, de Mussolini et du Japon, ne pouvait admettre le déclenchement d’une
nouvelle guerre quelque en fussent les motifs. Par ailleurs, une telle guerre
aurait été immorale parce qu’elle aurait opposé des alliés ayant mené ensemble
des combats cruels où ils ont laissé des millions de victimes et pour d’autres
raisons qu’il serait difficile de développer ici. La guerre aux implications
militaire n’était plus possible, aussi les alliés de la veille sont-ils entrés
au lendemain de l’arrivée de leurs armées à Berlin dans une guerre d’un genre
nouveau, celle qu’on a baptisée “la guerre froide ”.
Les
États-Unis voyaient dans la théorie marxiste et dans son application une menace
pour le monde libre qu’elle représentait avec l’Europe occidentale. La mission
des Américains n’était pas aisée car leurs alliés européens, de culture latine,
avaient une démocratie se caractérisant par un pluralisme politique alors que
les Anglo-saxons avaient une démocratie basée sur un régime de deux partis. Les
communistes étaient constitués en partis enracinés dans le tissu socio-politique de ces pays. Certains de ces partis étaient
à deux pas de prendre le pouvoir ou l’avaient pris dans des coalitions où le
parti communiste ne constituait pas le seul noyau, comme ce fut le cas en
Italie et en France au lendemain de la guerre. En outre, les pays du tiers
monde, qui aspiraient à l’indépendance, avaient comme ennemi historique le
colonialisme anglais et français, les deux plus grands alliés des États-Unis… Tout
cela compliquait la mission des Américains dans la guerre froide.
De l’autre côté, l’Union
soviétique ne pouvait que soutenir les mouvements de libération, appuyer
certains pays nouvellement indépendants, aider les partis communistes en Europe
occidentale et, par procuration, contrecarrer les États-Unis par le biais des
guerres que d’autres pays ou mouvements armés menaient à la place des deux
superpuissances, comme la guerre du Viêt-nam que les États-Unis ont perdue ou
la guerre d’Afghanistan, perdue par l’URSS. Tout cela pesait sur l’économie
soviétique arriérée étant donné le coup excessivement élevé de la course aux
armements et de la guerre des étoiles.
Ce qui nous requiert ici,
c’est le monde arabe et la manière avec laquelle il a influencé et a été
influencé (par) cette guerre.
La majorité des pays arabes était sous le
joug de la colonisation. Ceux qui étaient indépendants avaient des bases
militaires étrangères installées sur leur sol et de hauts-commissaires qui
limitaient la souveraineté de ces États et portaient atteinte à la dignité des
peuples. Certains pays arabes ont enduré les terreurs de la Deuxième Guerre
mondiale. Leurs territoires furent des champs de bataille et les populations en
ont pâti. Il s’agissait de peuples colonisés poussés vers les champs de
bataille à cause de cet esclavage masqué, enrôlés dans les armées à cause du
besoin et de la misère. C’est ce qui a conduit certains fanatiques au
Moyen-Orient à soutenir Hitler et le nazisme en réaction contre la
colonisation. Ils voyaient dans la victoire de Hitler une libération du joug
colonial.
Il s’agit d’une réaction
passionnelle, irresponsable, semblable à celles qu’adoptent aujourd’hui encore
les élites arabes.
Après la Deuxième Guerre mondiale, les
États-Unis ont inventé la politique de “ la porte ouverte ” qui
consistait à combler le vide crée par la fin des colonisations britannique et
française dans la région du Moyen-Orient. Cela s’inscrivait dans une stratégie
visant le leadership du nouveau monde d’après la guerre et à fermer toutes les
portes devant l’infiltration de l’ennemi communiste. À cet égard, il est
impossible de comprendre l’avertissement américain adressé à la France et à
l’Angleterre lors de la guerre de Suez en 1956 sans se référer à cette nouvelle
stratégie.
La CIA et les administrations
américaines successives s’étaient fixé comme priorité dans leur agenda la
poursuite de la guerre contre l’ennemi communiste de sorte que la phobie du communisme
a parfois failli menacer les acquis de la civilisation occidentale en matière
de libertés et de droits de l’Homme ; ces acquis pour la sauvegarde
desquels l’Occident a mené la guerre, comme cela s’est produit aux États-Unis à
l’époque de MacArthur.
La stratégie américaine a été
formulée de manière définitive dans le document n° 68 publié en avril 1950 par
le Conseil national de sécurité. Ce document stipule que la guerre froide met
en jeu la survie même du monde libre, que la guerre avec “ l’État des
serfs ”, c’est-à-dire l’URSS, ne doit pas connaître de répit parce qu’elle
vise le monde libre et ses valeurs et que l’objectif américain n’est pas de
persuader l’URSS mais de la mener à la défaite. Même les conventions que les
États-Unis pouvaient être contraints de signer ne visaient qu’à satisfaire
l’opinion publique et qu’à mystifier la presse. L’objectif ne pouvait se
réaliser sans écraser les forces du mal incarnées par l’ours russe. Cela
explique l’échec imposé à l’URSS qui avait proposé, en 1952, d’unifier les deux
Allemagnes dans la perspective d’en faire un État neutre. Cette unification ne
servait pas l’objectif des Américains qui consistait à infliger à tout prix une
défaite à l’autre camp.
C’est pour cela que les
États-Unis et, d’une manière générale, l’Occident, ont utilisé tous leurs
potentiels pour réaliser cet objectif. La fin justifiant le moyen, la guerre
contre l’URSS devait être menée à tous les niveaux.
La fin justifie le
moyen
Ce principe machiavélique,
qui a mis les bases du pragmatisme politique immoral, est de loin le plus renié
de toute l’histoire parce que tous le récusent et s’en défendent mais tous
l’appliquent pour parvenir à leurs fins. Peut-être est-il permis d’avancer que
cet adage éclairera le comportement des individus, des sociétés et des États
tant que l’Homme cherchera à soumettre autrui et à exercer son hégémonie sur
lui. L’adage est parfois caché derrière le masque de prétextes idéologiques
pour en adoucir le caractère immoral. Il s’épanouit dans les conflits et les
batailles où l’esprit critique est occulté et où règne la cacophonie des luttes
entre symboles, mythes et utopies.
Revenons à l’application
américaine de cet adage lors de la guerre froide. Pour ne pas se perdre dans le
labyrinthe de cette guerre, contentons-nous de rappeler certaines vérités
historiques appuyant notre propos à savoir que les États-Unis ont utilisé
tous les moyens possibles, légaux et illégaux, moraux et immoraux, militaires
et non militaires, politiques et non politiques pour parvenir à cet
objectif :
– guerres menées en son nom
(par exemple, les guerres de Corée et du Viêt-nam) ;
– guerres menées par
procuration (par exemple, la guerre d’Afghanistan) ;
– soutien à tous les tyrans
alliés ;
– recours même aux
organisations criminelles pour leurs intérêts comme l’utilisation de bateaux de
pêche de la mafia dans la surveillance de la flotte soviétique en Méditerranée.
De tels recours de la part
des États-Unis sont de notoriété publique.
Ce qui nous intéresse le plus ici, c’est
la guerre par procuration étant donnée la relation entre ce thème et les
mondes arabe et musulman. Notre propos n’est pas d’écrire l’histoire de la
guerre afghane mais plutôt d’apporter un éclairage sur ce pays transformé par
les États-Unis et leurs alliés en peuple de mercenaires au service de la guerre
froide.
Les forces soviétiques sont
entrées en Afghanistan à la demande du gouvernement de ce pays. Ce fut comme un
piège pour l’ours soviétique qui s’y est précipité. À peine l’avant-garde de
ces forces entrées en Afghanistan, les États-Unis ont mobilisé un arsenal de
mythes. Le devoir de djihad fut déterré des cavernes du Moyen Âge, il fut doté
de fusils modernes et remis dans les grottes afghanes pour lutter contre
l’ennemi de la religion musulmane qui s’en est pris à un pays enraciné dans
l’islam. Les États-Unis ont consacré tous leurs agents dans la région à la
mobilisation des volontaires. Les pays qui étaient sous leur domination tels
l’Arabie Saoudite, le Pakistan et autres n’eurent qu’à lever des troupes de mercenaires
de l’apocalypse, à les financer, à les soutenir par les renseignements, à
embrigader des milliers de jeunes Arabes et musulmans et à les jeter sur le
champ de bataille.
Une jeunesse candide venue de
tous les pays arabes et de tous les pays musulmans est tombée dans ce piège
américain. Elle s’était imaginé que l’accès aux
délices du paradis passait par le portail afghan, par le combat sous la
bannière de l’islam contre les Russes. Certains de ces jeunes se sont arrogés
le titre de cheikh s’improvisant muftis de la mort et de la destruction, comme
Ben Laden et Dhaouahiri et
d’autres encore.
Finalement, la victoire fut
remportée par les États-Unis et leurs agents. Les armées soviétiques
conquérantes ont quitté l’Afghanistan laissant le pays entre les mains de ces
milices devenues professionnelles du meurtre au nom de la religion et qui,
quand elles manquaient d’ennemi, s’entre-tuaient. Quant aux États-Unis, ils
s’en sont lavé les mains après avoir réalisé leur
objectif. Ils ont tourné le dos à ce pays livrant tout un peuple à l’absurde de
son destin. En fin de compte, une fraction de ces milices l’a emporté sur les
autres et a constitué un État bandit, celui des Talibans à la
sinistre réputation. Et parce que ces esprits malades, abusés par les Américains
pour combattre un ennemi qui n’était pas le leur, ne sachant plus quoi faire de
leurs armes, ni des idées moyenâgeuses qu’on leur a inculquées, ni de ce
burlesque État dont on a voulu faire le noyau de l’État-califat
dans le monde, certains combattants sont rentrés dans leurs pays pour continuer
le combat comme ce fut le cas en Algérie où la lutte pour l’étendard de l’islam
s’est soldée par 150 000 morts parmi le peuple algérien. D’autres ont
combattu au Yémen, en Égypte et en Arabie Saoudite contre leurs propres
concitoyens. L’arroseur se trouvant arrosé, de nombreux pays arabes ont souffert des problématiques “ Afghans
arabes ”.
Dans la logique de la fin
justifiant le moyen, Les États-Unis, en soutenant tous les régimes tyranniques
et corrompus pour peu qu’ils soient de leur camp, se sont fait les ennemis des
peuples aspirant à des lendemains meilleurs. En cela, les États-Unis
appliquaient le principe de “ deux poids, deux mesures ” :
lorsque le tyran appartenait à l’autre camp, il méritait les qualificatifs les
plus infamants. Il méritait d’être écarté par tous les moyens, d’être renversé
au nom de la liberté, de la lutte contre les forces du mal et des droits de
l’Homme. Mais si le tyran était de leur côté, ils le soutenaient contre son
peuple facilitant le pillage de ce peuple et son oppression. Ils l’appuyaient
dans l’assujettissement de son peuple. Dans le meilleur des cas, les Américains
fermaient les yeux sur les crimes commis à l’encontre des peuples et sur la
répression.
À cet égard, les exemples abondent
aussi bien durant la guerre froide qu’après, jusqu’au 11 septembre. Citons à
titre d’exemple Soharto en Indonésie, le shah d’Iran
ou le régime obscurantiste de l’Arabie Saoudite ou encore Pinochet au Mexique,
etc. Cette attitude américaine qui a longtemps duré a fait que les peuples
aspirant à la liberté ont fini par considérer les États-Unis comme l’ennemi par
excellence. Les États-Unis sont ainsi devenus synonymes de l’empire du mal aux
intérêts duquel il faut nuire. Selon la métaphore de Khomeiny, les États-Unis
sont devenus “ le grand Satan ”.
C’est là que réside le
paradoxe de l’Islam et surtout celui du monde arabe. Bien que les Américains se
soient rangés au côté d’Israël, l’ennemi historique des Arabes, le soutenant
dans toutes ses positions et dans toutes ses guerres, bien qu’ils agrandissent
la plaie du monde arabe en soutenant leurs alliés tyrans et en intervenant en
faveur de leurs intérêts au détriment des peuples, des milliers d’Arabes ont
été leurrés par les États-Unis brandissant l’étendard de l’islam pour protéger
l’Afghanistan de l’ennemi communiste qui soutenait leurs causes et les appuyait
dans leurs combats militaires ou politiques. Ils ont adhéré à la version
américaine et ont agi comme si la question afghane était une question de vie ou
de mort pour chaque Arabe… La question mérite d’être minutieusement instruite.
Nous ne la traiterons pas ici ; elle mérite une étude séparée qui
répondrait aux questions éternelles que soulèvent le pourquoi, le comment et
dans quelle mesure.
Fin de la guerre
froide
La guerre froide qui a opposé
les deux pôles s’est achevée avec la chute du mur de Berlin, la scission de
l’URSS en républiques indépendantes, le changement des régimes des pays du
pacte de Varsovie et la fin du statut central des partis communistes dans ces
pays… On s’est alors réveillé sur un monde unipolaire. Il est permis d’affirmer
que les États-Unis et ses alliés ont remporté une victoire écrasante après une guerre
qui a duré plus d’un demi-siècle, une guerre où l’on a recouru à toutes les
armes, excepté l’arme nucléaire qu’aucun des deux camps n’a osé utiliser parce
qu’un tel recours aurait également conduit à son propre anéantissement. L’arme
nucléaire aura été une garantie de paix entre les deux superpuissances ;
une paix fondée sur l’équilibre de la terreur, celle de l’extinction de
l’espèce humaine.
Bien que la structure
fondamentale du bloc de l’Est se soit écroulée, les petits pays qui trouvaient
protection auprès de l’Est contre le despotisme de l’Ouest, qui protégeaient
ainsi leur régime et maintenaient, sous le contrôle de l’URSS, leur action en
deçà des lignes rouges, sont encore en place. Certains des régimes pourraient
subsister longtemps encore. Les États-Unis avaient donc à envisager de liquider
ces rebuts qui étaient inscrits dans la liste du camp vaincu et qualifiés de
pays de “ l’axe du mal ”.
Les États-Unis ont continué à
adopter la stratégie de la guerre froide. Même après la fin de cette guerre,
ils n’ont pas changé de politique ; ils y ont seulement ajouté les armes
des sanctions économiques et du blocus, ce qu’on a pu appeler “ la
politique d’assimilation ”. Cette politique s’est avérée être un échec.
L’exemple le plus éloquent en serait le blocus économique imposé à la
Yougoslavie… Ce qui a amené les États-Unis et leurs alliés à recourir en fin de
compte aux armes. Pourtant la stratégie de la guerre froide est demeurée
inchangée même si l’Occident avait désormais les mains libres dans le recours à
la nouvelle arme économique. Ainsi la politique du blocus a été appliquée de
manières variées contre la Libye, l’Irak, Cuba, l’Iran et la Corée du Nord soit
de manière directe en vertu de lois internes, soit en faisant adopter des
résolutions au Conseil de sécurité internationale.
Quant aux pays qui étaient
classés comme alliés ou amis, ils n’avaient pas à s’inquiéter de ce qui venait
de se produire. Bien au contraire, ils convoitaient de happer – et je ne
dis pas “ cueillir ” – des fruits de la victoire retentissante
sur l’autre camp. Le monde parut alors divisé en de nombreux pays qui
n’appartenaient en rien au monde occidental mais qui servaient son arrière-cour
au lendemain de la guerre froide. L’Occident en
protégeait les régimes contre leurs peuples et ne tarissait pas d’éloges sur la
maturité politique et sur la perspicacité de ces régimes. Des États, ayant
perdu la protection, y compris le secours économique, que leur fournissait le
bloc écroulé, se sont effondrés. Quelques autres pays,
orphelins des temps modernes, ne savaient pas quelle voie suivre après ce
cataclysme.
Il fallait trouver les
prétextes à la nouvelle guerre chaude ; les États-Unis et l’Occident
devaient arguer que certains pays ne respectaient pas les droits de l’Homme,
violaient les conventions internationales, recouraient au terrorisme en
abattant des avions civils durant la guerre froide.
Mais ces prétextes semblent
peu convaincants même pour l’Occident lui-même. Pourquoi ?
– Que certains pays aient
commis des crimes terroristes lors de la guerre froide ou qu’ils en soient
accusés n’est pas convaincant parce que des pays des deux camps en avaient
commis. L’esprit et les conditions de cette guerre imposaient de tels actes et
cela n’était pas perçu comme condamnable comme il l’est de nos jours ni
n’appelait des sanctions ou des menaces de guerre. Les exemples abondent à cet
égard : les États-Unis avaient abattu un avion civil iranien, Israël un
avion civil libyen au-dessus du Sinaï et l’URSS un avion civil coréen. Cela
prouve que de telles opérations n’étaient pas exclues de la logique de la
guerre froide.
– Que ces pays aient violé
les droits de l’Homme et réprimé les libertés, n’est pas un prétexte
convaincant car il y avait parmi les pays ayant compté dans l’alliance
occidentale des pays qui respectaient beaucoup moins les droits de l’Homme et
son humanité, comme l’Arabie Saoudite. Certains pays déniaient à des fractions
de leurs peuples le droit de citoyenneté comme pour les chiites en Arabie
Saoudite ou les sans-papiers au Koweït. Bien que le Pakistan allié ait connu de
nombreux coups d’État qui ont renversé des gouvernements légitimes et élus, il
n’est plus considéré comme un pays hors-la-loi.
C’est pour cela que nous
considérons que les États-Unis n’ont presque pas modifié leur stratégie, qui
date du temps de la guerre froide, malgré la fin de cette guerre, qu’ils ont
continué à appliquer les anciens critères dans un monde tout nouveau et qu’ils
persistent à appliquer les mêmes règles de jeu malgré toutes les
transformations.
Cela est peut-être dû à
l’ivresse de la victoire. Une guerre ayant duré presque un demi-siècle ne
pouvait se solder que par une ivresse qui dure.
À la fin de la guerre froide
la carte politique du monde était dans un état désastreux. Elle ressemblait
malgré tout à celle qu’on pourrait dresser après des guerres dévastatrices ou
des cataclysmes. L’URSS, devenue la Russie, a vu s’effondrer son système
économique et en est arrivée à mendier pour la reconstruction ; les pays
d’Europe orientale se sont joints à la file de mendiants devant les portes du
César triomphant cherchant, pour résoudre leurs problèmes, à adhérer au marché
et à l’alliance de l’ennemi d’hier ; les pays pauvres du tiers monde qui
faisaient partie du bloc de l’Est se sont effondrés et ont constitué des
gouvernements adoptant un nouvel esprit et une nouvelle politique qui cherchent
à plaire à l’Occident. Quant aux autres pays, ex-alliés de l’Occident, ils ne
trouvent plus eux-mêmes les sources de financement auxquelles ils étaient
habitués pendant la guerre froide car ils n’avaient plus de rôle à jouer. Même
les Nations unies ne disposaient plus de ces fonds qu’elles récoltaient pour
aider les pays les plus pauvres.
Pour ce qui est du Moyen-Orient,
certains de ses peuples sont demeurés sous le joug de la répression et de la
misère, d’autres vivent de la rente pétrolière que les États employaient pour
dominer leurs peuples et pour rester au pouvoir. Ces peuples n’avaient d’yeux
que pour l’ennemi sioniste. Les gouvernements ont exploité cette même
problématique du conflit pour imposer à leurs peuples les lois et des tribunaux
d’exception et pour restreindre les libertés. Pour ne pas répondre aux
revendications de réformes politiques, ils ont invoqué l’alibi de l’occupation
et de l’ennemi…
Comme si les réformes
politiques entraînaient nécessairement la défaite, annonçaient l’effondrement
des sociétés et portaient atteinte à leur résistance comme nous l’aurions
concédé à ces régimes dictatoriaux s’ils avaient remporté une seule victoire
sous le règne de leur totalitarisme, tout au long de la longue vie de leur
tyrannie.
Voici ce qui semble marquer
le panorama moyen-oriental au lendemain de la guerre froide :
– la mondialisation, la révolution dans les domaines de
l’informatique et des communications avec comme conséquence l’avènement du
village planétaire où l’information et l’événement sont instantanés alors que
le monde est demeuré divisé en sphères conflictuelles des points de vue
économique et technique ;
– le soutien des États-Unis aux régimes les plus corrompus
au Moyen-Orient et dans le monde arabe fait qu’ils sont souvent perçus comme la
cause du drame arabe ;
– le problème du conflit
israélo-arabe, le peu d’égards à cette question de la part des États-Unis et le
sentiment d’injustice chez les Arabes.
La
mondialisation : la révolution de l’informatique et des communications
impose une nouvelle politique
La mondialisation est l’une des ères de
l’histoire humaine ; c’est la conséquence logique du développement
scientifique et de ses applications concrètes. Après la civilisation de la
cueillette et de la domestication de certains animaux, l’humanité est entrée
dans l’ère de l’élevage. Lorsque l’Homme s’est établi sur les rives des
fleuves, qu’il a commencé à semer des plantes, il est passé à l’ère de
l’agriculture ; et lorsque l’artisanat s’est développé, l’homme a accédé à
l’ère industrielle… et ainsi de suite. L’homme ne fait que passer d’une étape à
une autre suite à ses découvertes de certaines lois naturelles qu’il exploite. L’histoire
de l’homme est celle de sa lutte avec la nature, celle de la découverte de ses
principes et celle de la soumission des phénomènes naturels à sa volonté. Ainsi
l’homme s’est fabriqué des armes en pierre, puis dans les métaux qu’il a
successivement découverts. Il a fabriqué la charrue et la noria avant d’arriver
à la machine à vapeur et à la production de l’énergie qui a inauguré l’ère de
la révolution industrielle.
Aussi la mondialisation
d’aujourd’hui découle-t-elle de la révolution scientifique dans les domaines de
l’informatique et des communications… Nous apprenons aujourd’hui à la vitesse
de la lumière ce qui se passe sur terre en temps réel. Nous assistons en direct
aux événements, heureux ou malheureux. Désormais, toute personne, en tout lieu
de la terre, même si elle se trouve dans une chambre close, peut lire n’importe
quel journal du monde, échanger des informations avec les quatre coins de la
terre ; elle peut même vendre ou acheter par le biais de cette technologie
numérique.
Dans ce sens, l’homme est
devenu “ citoyen du monde ” sur le plan technologique et le monde
s’est transformé en petit village planétaire. Peut-être que la plus grosse
erreur cocasse est celle qu’on entend dans les débats politiques sur
l’acceptation ou le refus de la mondialisation, surtout chez nous, dans le
monde arabe… Nous n’avons pas le choix d’accepter ou de refuser la
mondialisation. Ce qui est à notre portée, ce qui importe, c’est d’en améliorer
le rendement, d’en corriger le processus de sorte qu’il soit plus humain et que
ses réalisations profitent au plus grand nombre d’humains. Au stade actuel, la
mondialisation est-elle un pur bien ou un pur mal ?
Aucune des ères, de
l’élevage, de l’agriculture, de l’industrie ou de la mondialisation, ne peut
être qualifiée de bien ou de mal dans l’absolu. Il s’agit de mélanges de bien
et de mal, d’inconvénients et d’avantages. Il incombe aux philosophes, aux
acteurs sociaux et aux citoyens de critiquer, de corriger ces processus et de
tenter de limiter le nombre des victimes, les marginalisés, les moins chanceux
tant au niveau des individus dans une société que des groupes humains à
l’échelle planétaire.
Peut-être que celui qui,
remarquant les énormes différences qui le séparent de l’autre, refuse
aujourd’hui la mondialisation est-il comme qui fermerait les yeux pour ne pas
voir le fond du gouffre qui n’en devient pas moins réel.
Ce qui est à débattre, c’est
de savoir si ce village planétaire né des acquis de la science et de la technologie
est homogène.
La réponse est négative. Ce
village est un regroupement humain hétéroclite et il ne s’agit pas seulement de
différence de langue, de race et de culture mais des modes de vie des habitants
de ce village : certains vivent dans des palais alors que d’autres vivent
dans des taudis en tôle ; certains jettent de la nourriture dans les
poubelles et d’autres ont juste assez de force pour y fouiller ; certains
font leurs courses dans les magasins les plus chics du monde et d’autres ne
voient que la provocation des marchandises dans des vitrines ou à la TV. Les
habitants de ce village peuvent-ils alors coexister en paix ? Ce village
planétaire donne le droit à toute personne d’exporter partout, mais interdit
aux habitants d’approcher les maisons et les palais des riches de l’autre côté
du village. Il s’agit donc d’une situation où la marchandise et l’objet sont
valorisés et leur producteur rejeté. C’est une civilisation de l’objet, une
civilisation dont la dimension humaine est insignifiante.
La marchandise produite par
les habitants les moins privilégiés n’est acceptée que si elle est d’une
certaine qualité. Toutes ses composantes doivent être bien mentionnées ;
doivent être signalés aussi les tests de qualité et toutes les garanties possibles.
Par contre, ce qui n’est pas exigé, c’est par exemple la manière avec laquelle
ces produits ont été manufacturés ; si l’on y a employé des enfants ;
combien d’heures de travail ont été imposées aux ouvriers ; quel salaire
ils ont touché ; s’ils avaient le droit de s’organiser en syndicats ou de
faire grève… Ce qui importe, c’est la marchandise, sa qualité et non pas
l’homme qui l’a produite ou ses conditions de vie.
C’est un village où la
marchandise, l’information et le capital circulent dans des quartiers aux
frontières étanches, semblables aux quartiers des villes de l'apartheid.
Les biens circulent librement
mais des lois sont inventées pour entraver la libre circulation des personnes.
Seule la marchandise a le droit à la citoyenneté. Quant à l’homme, il en est
exclu et de manière grave. Il y a une donnée terrible dans ce village :
les 4/5 de la fortune mondiale sont accaparés par seulement 1/5 de la
population.
Ainsi nous voilà conduits à
une question qui se fait pressante : ce village peut-il vivre encore
longtemps en paix ? Nous pouvons affirmer que cela n’est nullement possible. La
majorité des habitants de ce village est constituée de marginalisés et de
pauvres qui ne peuvent que chercher à gâcher la vie des nantis en recourant à
toutes les formulations idéologiques, en usant des armes et des moyens de
destruction massive, en essayant de traverser vers l’autre rive dans ces vagues
d’émigration qu’on peut assimiler à une bombe démographique à effet destructeur
pour les sociétés les plus modernes.
Ce village qui ne doit son
unité qu’aux marchandises, aux capitaux et à l’information, repose sur une
discrimination criante qui jette son ombre sur le présent et sur l’avenir de
l’humanité.
Soulignons enfin que la
mondialisation n’aurait été qu’hémisphérique si la guerre froide s’était
prolongée et si l’une des parties n’avait été vaincue. La preuve en est que ses
fondements ont été réunis à la fin de la guerre froide. La mondialisation
aurait été occidentale, c’est-à-dire qu’elle n’aurait concerné que les pays
occidentaux et leurs alliés, parce que les autres pays étaient soumis à des
économies dirigées et que les marchés étaient quasiment fermés par les
barrières protectionnistes et par l’économie planifiée dans de nombreux pays.
C’est-à-dire que la fin de la guerre froide a constitué le coup de grâce donné
aux économies soumises à la domination de l’État et au centralisme de la
planification. Ce qui a entraîné la chute de tous les murs politiques,
économiques et psychologiques et a fait que la mondialisation a pu se présenter
comme le stade ultime du développement de l’économie triomphante. C’est
l’économie libre basée sur la loi de l’offre et la demande face à l’économie du
capitalisme d’État dont le secteur public est la colonne vertébrale. Il est à
remarquer que les pays arabes avaient pour la majorité des systèmes économiques
bâtards qui ne se rattachent à aucun des deux types de marché. Il s’agit d’un
système arriéré, dominé par un État arriéré faisant de l’économie le domaine où
sont distribués les butins. Cette distribution est appelée “ service
public ”. Or ce n’est que le secteur du vol, du pillage et des
pots-de-vin. Dans certains pays, les sociétés du prétendu secteur public sont
entre les mains de tribus qui mettent à sac le trésor public. L'État ferme les yeux tant qu’il s’agit de tribus alliées ou
soumises. Dans d’autres pays, le secteur public est au service des généraux et
des parvenus qui organisent le vol du bien public et son détournement vers
l’étranger. Les causes de ce phénomène sont nombreuses mais la plus importante
en est que ces pays ont adopté le socialisme comme idéologie politique sans
qu’il existe des organisations populaires qui y adhèrent. Cela a permis à
n’importe quel aventurier de gravir les échelons du pouvoir. Il lui suffisait d’être
hypocrite et de brandir les slogans du régime dans le seul objectif de voler
les biens du peuple au nom du peuple même. Les choses sont telles que dans
certains pays, les montants détournés dépassent la dette publique extérieure.
Parmi les causes du vol, il y a l’idée répandue chez les citoyens que les biens
de l’État ne sont à personne, que les voler n’est pas une infraction aux
juridictions de l’État et que c’est même une preuve d’habileté, d’adresse et
d’intelligence. Ces idées ne sont pas étonnantes car la jurisprudence musulmane
ne considère pas le fait de subtiliser le bien public comme un vol. Cela
s’explique sans doute par la composition bédouine de ces peuples qui fait
qu’ils n’admettent pas l’idée de l’État moderne devenu leur ennemi historique.
Pour le bédouin, ou l’État le domine et alors il s’en trouve dépossédé par des
impôts et des dîmes, ou c’est lui qui domine l’État et alors il a droit au
pillage.
Les pays du tiers monde ont
constitué l’arme la plus importante pendant la guerre froide dont les deux
camps ne cherchaient pas moins qu’à anéantir la partie adverse. Aussi ont-ils
utilisé toutes les armes disponibles pour infliger une défaite à l’autre.
L’arme la plus importante a été à ce propos les pays du tiers monde.
Pendant plus d’un demi-siècle, ces pays et leurs peuples sont restés dans le
giron de l’un des deux camps. Bien que le monde arabe ait vécu en sécurité
grâce à la protection que lui fournissait l’un ou l’autre des deux camps, il
n’a pas connu de stabilité politique durable. Certains pays ont connu des
putschs qui les ont fait basculer d’un camp vers l’autre changeant d’alliance
et trouvant appui et protection. Ils y ont réussi mais les peuples ont continué
à pâtir de conditions qui ne leur permettaient pas de développer leurs
potentialités, ni de mobiliser leur énergie pour construire des sociétés
saines. Les régimes politiques étaient les otages des grands maîtres,
c’est-à-dire l’un des deux camps ; les peuples étaient les otages de ces
otages qui ont pu, le temps passant, consolider leur pouvoir par l’oppression,
par la faim et par la répression, consacrer les richesses de leurs sociétés
pour rester au pouvoir le plus longtemps possible, technique qu’ils ont réussi
à acquérir. Les pays vivant de la rente pétrolière prélevaient sur les budgets
de leurs nations pour acheter et pour stocker des armes alors qu’ils n’avaient
pas de cadres aptes à les manier et à les entretenir. Ce qui est vraiment
regrettable, c’est que la plupart de ces pays savaient qu’ils n’avaient pas
d’ennemi réel les menaçant. Et même si cet ennemi existait, ils ne l’auraient
pas combattu ; il aurait été maintenu à distance par la superpuissance à
laquelle ils étaient inféodés. Pire encore, ces régimes ne se sont pas
contentés de leur obsession à acheter des armes et des munitions, certains se
sont mis à en fabriquer dépassant les besoins de leurs armées et ne trouvant
pas à les écouler.
Il est à remarquer que,
pensant à l’industrialisation, un souverain arabe songera d’abord à l’industrie
de l’armement. Cette pathologie arabe est, depuis Mohamed Ali Pacha, toujours
ancrée en nous. Elle montre que la logique de la puissance et de la violence
est une logique bédouine dont nous n’avons pas encore guéri et que la pensée de
l’hégémonie est ici d’une priorité absolue sur celle du développement.
Il ne serait pas vain de
traiter des pays arabes alliés des États-Unis lors de la guerre froide. Outre
les pathologies générales que nous avons diagnostiquées et dont souffraient
tous les pays arabes de manières variables et à des degrés différents, la
plupart des pays arabes inféodés aux États-Unis étaient hostiles aux projets
nationalistes de l’époque. La CIA réservait des fonds à leurs appareils
répressifs sous la rubrique de lutte contre le communisme. Les chefs de ces
États ont commis des forfaits allant jusqu’à la haute trahison selon les
législations de leurs pays comme, à titre d’exemple, l’espionnage en faveur
d’Israël lors des sommets à huis clos en temps de guerre.
Par un anticommunisme qui
n’avait pas de raison d’être dans des pays sans ouvriers, sans industrie ni
même sans agriculture, ils ont inscrit dans les programmes scolaires et
universitaires ce qu’il y a de pire comme idées rétrogrades et obscurantistes
dans le patrimoine musulman : allégeance et djihad c’est-à-dire qu’ils ont
permis que les musulmans s’entre-tuent, que l’autre soit asservi, humilié. Ils
y ont mis toute leur misogynie, ont réduit la foi et ont mobilisé des dizaines
de milliers de prédicateurs et de prêcheurs pour répandre leurs idées
tyranniques.
Depuis la guerre froide, des
millions de personnes, des générations différentes ont été élevées dans cette
pensée irrationnelle et passéiste.
Cette éducation a eu un franc
succès et a porté ses fruits lorsque les États-Unis ont ameuté les musulmans
pour combattre en Afghanistan. Ils ont alors trouvé une armée prête à se battre
dans ces générations induites en erreur par cette éducation et par cette
culture. Nombre de ces jeunes ont trouvé l’occasion propice pour mettre en
application les idées qu’on leur a inculquées. Le communiste est plus
redoutable que l’Israélien. La différence entre les deux est celle là même qui
sépare la foi de l’hérésie. L’on se souvient à ce propos que Sheikh Mitwalli al-Sha’râwi, a fait une prière de remerciement le jour où
l’armée israélienne, équipée des armes de la foi américaine, a vaincu l’armée
égyptienne et ses armes hérétiques russes en 1967.
Les États-Unis, défenseurs
des droits de l’Homme depuis plus de deux siècles, ne pouvaient pas appeler à
l’ordre ces souverains ni réprimander les pratiques répressives et les crimes
qu’ils commettaient ouvertement à l’encontre de leurs peuples parce que rien ne
prévalait sur la guerre sainte contre l’ennemi communiste. Ils n’avaient pas
non plus à considérer l’autre, victime d’une guerre qui n’est pas la sienne. Ce
sont des victimes déshumanisées, de simples outils sans valeur dans la logique
de la lutte.
Contre leurs tortionnaires,
les Arabes n’avaient pas à espérer le secours de l’Occident mais les
gouvernements occidentaux auraient pu au moins attirer l’attention des
souverains arabes sur la nécessité du développement, sur la vanité qu’il y
avait à dilapider les fonds dans l’achat d’armes sans valeur, sur le danger
qu’il y avait à piller leurs peuples pour renflouer les banques occidentales.
Les peuples arabes n’étaient pas des alliés à raisonner pour qu’ils soient plus
forts. Ils étaient considérés comme des agents méprisables dont la force ne
pouvait pas rejaillir sur eux, dont l’esclavage ne réduisait pas leur liberté
et dont le sous-développement ne portait pas atteinte à leur civilisation.
Telle est la scène du champ de bataille de la guerre froide au
Moyen-Orient : des États dominants et des peuples appauvris qui ont désenchanté
de toutes les idéologies et à qui il ne restait plus d’espoir que dans le
paradis.
Malgré la fin de la guerre
froide, l’Occident, avec à sa tête les États-Unis, est resté aussi indifférent
au destin et aux luttes de ces peuples, ses intérêts étant sauvegardés et le
pétrole continuant à couler sans entrave aucune.
La fin justifie encore le
moyen.
Je ne rentrerai pas dans les
détails de la question palestinienne ni dans les différentes étapes de
l’histoire de ce conflit ; je me contenterai de quelques explications sur
ses derniers développements. Ce qui est à remarquer dans ce conflit qui dure
depuis longtemps et qui est devenu des plus sanglants, c’est que la partie a
toujours été inconstante alors que la partie israélienne a fait preuve d’une
constance permanente. Les premières parties de ce conflit étaient les pays
limitrophes d’Israël, les autres constituaient une profondeur stratégique
d’appui… Le conflit s’est soldé par les défaites successives des armées arabes.
Les choses ne se sont pas limitées à de simples défaites militaires, chaque
fois que les armées de ces régimes sont entrées en guerre, elles ont perdu la
bataille et de nouveaux territoires si bien que lorsque, de victoire en
victoire, Israël a englouti tous les territoires de la Palestine, il a commencé
à mordiller sur les territoires des pays du front.
Bref, les États arabes se
sont accaparé la question palestinienne et l’ont monopolisée, comme ils l’ont
fait à l’intérieur de leurs frontières avec toutes les grandes questions comme
celles de la démocratie, des libertés et du développement. Ils ont même fait de
cette question leur éternel prétexte et l’ont exploitée de la manière la plus
atroce pour brider les opposants et museler les adversaires politiques prétextant
qu’en revendiquant la liberté ils aident l’ennemi à terrasser la nation et à
l’écraser. Ainsi les opposants ont toujours été taxés de trahison et leurs
revendications assimilées aux objectifs de l’ennemi à l’affût. Ce qui est
curieux dans le contexte arabe, c’est que chaque fois qu’un leader perd la
guerre, sa cote de popularité augmente et il devient plus farouche dans la
répression de ses opposants politiques au lieu de démissionner ou de perdre la
confiance du peuple comme cela se fait dans le reste du monde. Il s’agit d’une
spécificité arabe qui mérite d’être étudiée de tous les points de vue :
psychologique, sociologique et anthropologique.
Avec la défaite de 1967, il
s’est produit un dédoublement dans la partie arabe. Les régimes et leurs armées
n’ont plus cherché à libérer la Palestine, le slogan est devenu caduc, mais
seulement à reconquérir leurs propres territoires. C’est pourquoi le mouvement
de résistance palestinien a vu le jour. Les parties engagées dans le conflit
sont donc devenues moins homogènes du point de vue de l’organisation, du
soutien populaire et des objectifs. Ce nouvel élément de la confrontation
n’aurait pas trouvé un seul pouce où s’imposer si ce n’est la défaite écrasante
subie par les régimes et leurs armées. Bien que les régimes arabes aient tenté
d’atténuer leur retentissante défaite en recourant à l’arsenal de la langue
arabe qui pouvait transformer la défaite en “ accident de parcours ”,
les plus concernés par la question palestinienne ont trouvé l’occasion propice
pour briser le monopole de la lutte et pour affronter leur ennemi sans
procuration. Mais cette nouvelle donnée dans la politique au Moyen-Orient a
constitué une dangereuse nouvelle donne : la résistance populaire s’est
transformée en menace contre les régimes mêmes qui, ayant à peine repris du
souffle, ont affronté avec cruauté ce nouvel élément du conflit et cela a
entraîné, par exemple Septembre noir, puis ils en sont arrivés à vouloir
liquider ce nouvel intrus dans la stratégie en l’exilant très loin afin de le
marginaliser comme ce fut le cas lorsque la résistance a été déportée de
Beyrouth à Tunis.
Au début des années 1970,
l’affaire palestinienne a encore connu du nouveau mais toujours avec les
parties traditionnelles. L’armée égyptienne a pu réaliser une demi-victoire. Les politiques de l’époque n’avaient pas
d’autres soucis que de récupérer les territoires perdus lors de la guerre
précédente, de conclure la paix et de se laver les mains de ce conflit dont
l’existence commençait à menacer sérieusement ces régimes. Quant à la partie
exclue du conflit, c’est-à-dire la résistance palestinienne, elle n’a eu
d’autre alternative que de mener quelques opérations militaires juste pour
s’affirmer sur le terrain. Suite à cette situation, d’autres agents sont entrés
dans le conflit : les enfants palestiniens qui sont nés sous l’occupation
et qui n’avaient pour armes que les pierres, qui n’ont pas encore été
confisquées. La révolte des enfants a remporté une sympathie et un appui internationaux tels, qu’Israël a reconnu pour la première
fois l’existence de la question palestinienne, l’existence d’un peuple dont les
enfants refusent l’extinction.
Après cette première intifada, les leaders palestiniens de la diaspora ont pu
rentrer et ont constitué le noyau d’un État. Dès lors, les Palestiniens ont eu
une forme d’autorité sur leurs territoires. Un examen de ce conflit révèle que
les enfants palestiniens sont plus sensés que ses adultes, plus intègres que
les professionnels de la lutte et des slogans de l’étranger. À peine a-t-elle
foulé le sol palestinien, que cette autorité, qui a vu le jour grâce aux luttes
et aux martyrs des enfants, a commencé à créer des structures policières et un
appareil répressif. Et au lieu de fonder des écoles et de s’occuper des enfants
handicapés de la révolution, certains de ses responsables se sont mis à
détourner les fonds de l’assistance internationale à leur profit…
Pourquoi ? Parce qu’ils tiennent des discours que les enfants ne
comprennent pas. Or tout discours que les enfants ne comprennent pas est une
sagesse ambivalente signifiant la chose et son contraire… Et quand on apprend
cette sagesse suspecte aux enfants, ils passent leur vie à défendre des choses
qu’ils ne comprennent pas. Ensuite sont arrivés sur la scène du conflit
d’autres éléments : les organisations musulmanes qui ne parlent que de
libération intégrale de la Palestine (du Jourdan à la Méditerranée),
brandissant des slogans difficiles à réaliser, les mêmes slogans que ceux des
États nationalistes des années soixante mais empreints cette fois de coloration
religieuse.
Bien que les régimes arabes
aient opté pour le silence après la fin de la guerre froide et que leurs
slogans sont entrés dans un long sommeil défaitiste avec la chute du camp qui
soutenait leur cause, les peuples dépossédés de toute volonté ont connu de
graves maux sociaux et psychologiques. Ces peuples élevés dans l’idée que la
Palestine est la question centrale et qu’il s’agit pour eux d’une lutte pour
l’existence, n’avaient pas le droit de manifester pour exprimer leur amertume…
Ces peuples se sont mis à oublier et à refouler la question palestinienne parce
que les questions qui les opposaient à leurs régimes étaient sans doute plus
grandes, plus dures. Qui panse ses blessures ne s’aperçoit pas de la blessure de
l’autre qui saigne et ne peut le secourir. Mais les Arabes, élevés pendant des
générations sur cette question aussi bien à l’école que chez eux ou par les
médias, avaient un sentiment d’injustice et d’impuissance : ils ne
pouvaient ni agir ni s’exprimer. Leur vécu en est devenu plus misérable, plus
frustrant et plus humiliant. Nos sociétés devinrent de la sorte schizophrènes,
empreintes d’une obsession paranoïaque du complot, de l’agression et d’une
colère contenue ; une société prête à se mobiliser derrière tout assassin,
derrière tout discours extrémiste, surtout lorsqu’il lui offrait une bulle pour
une vie meilleure après la mort.
L’arme arabe utilisée par les
États-Unis lors de la guerre froide s’est avérée onéreuse car les Américains se
servant des Arabes et des musulmans dans une guerre qui n’était pas la leur, se
sont peu souciés des programmes scolaires en Arabie Saoudite alliée ou des
écoles arabes dont le Pakistan grouillait et qui ont produit les Talibans.
Un
pays qui aspire au leadership international a de nombreuses obligations
auxquelles il ne peut se soustraire. Il ne s’agit pas uniquement d’un
droit ; oublier les devoirs qui en découlent peut entraîner un déluge de
catastrophes.
Le 11 septembre et
la fin d’une époque historique
Le monde s’est réveillé, le
11 septembre, sur un événement grandissime : un groupe de jeunes d’origine
arabe s’est servi d’avions de ligne pour s’attaquer à des cibles civiles à
Washington et à New York. Plus de 3 000 personnes sont tombées dans cette
agression. Le monde a vu à la TV et en direct les victimes de cette attaque se
jeter de très haut dans une tentative désespérée d’échapper à l’enfer. Ces
pauvres personnes n’avaient pas d’autre alternative : mourir brûlé ou
mourir lors d’un chute. Ce spectacle dramatique est en réalité le spectacle de
la fin d’une époque historique et du commencement d’une autre. C’est la
première agression contre les États-Unis à l’intérieur de leurs frontières.
Les États-Unis (l’arabe, fautif,
dit littéralement les Départements unis d’Amérique) sont composés de cinquante
États unis depuis près de deux siècles dans une fédération détenant une
puissance économique et une inviolabilité militaire jamais atteintes dans toute
l’histoire de l’humanité. C’est le géant qui a pu trancher la Deuxième Guerre
mondiale en faveur des alliés. N’eut été son intervention, l’histoire de
l’humanité aurait été complètement différente. C’est ce même géant qui a mis en
place le plan Marshall pour l’essor de l’Europe occidentale et personne d’autre
n’aurait pu le faire. Ce pays immense dont les flottes sillonnent toutes les
mers et tous les cieux s’est toujours considéré en sécurité. Ce sentiment avait
des causes stratégiques et géographiques :
– Le sentiment de puissance,
d’inviolabilité et le sentiment de sécurité dans la vie parce que ces cinquante
États sont fédérés au sein d’un État qui n’est basé ni sur la marginalisation
ni sur l’oppression. Il s’agit d’une union démocratique qui s’appuie sur la
liberté de choix. C’est le premier empire dans l’histoire humaine qui soit
fondé sur l’adhésion et non sur la contrainte.
– Ce géant protégé par deux
océans, le Pacifique et l’Atlantique, n’avait pas de soucis de sécurité depuis
la guerre. Toutes les guerres qu’il a menées se situaient sur d’autres
continents, très loin de ses territoires. Certes il a connu les horreurs de la
guerre en enterrant ses soldats qui avaient été rapatriés dans des cercueils,
mais il n’a jamais connu la destruction qui frappe les champs de bataille
pendant la guerre à l’exception de la guerre civile qui a disparu de la
conscience collective des Américains et n’est plus évoquée que dans les livres
d’histoire et dans certains films.
C’est pourquoi le citoyen
américain ne pouvait pas éprouver un sentiment d’insécurité. L’administration
américaine ne pouvait pas non plus pressentir la menace, elle qui dépense pour
ses instituts de recherches stratégiques, pour ses services de renseignements
et pour ses armées beaucoup plus que l’ensemble des revenus nationaux de tous
les pays arabes. Quant à l’ennemi qu’on craignait parce qu’il avait l’arme
nucléaire et des missiles intercontinentaux, vaincu, il a déserté. Désormais,
il panse ses blessures et il ne s’éveillera de son terrible choc que bien plus
tard.
C’est dire que les États-Unis
n’avaient pas d’ennemi en vue à incriminer selon toute logique, selon une
lecture des données du conflit et selon le rapport des forces. C’est pourquoi
la mission inscrite à l’ordre du jour de l’administration américaine consistait
alors à extirper les pays hors-la-loi qui, à court terme, pourraient constituer
un danger pour l’Occident et pour ses alliés. La mission n’était pas ardue
parce que le monde se soumet désormais à la politique unipolaire qui s’est
imposée sur la planète, sans rival. D’un autre côté, les États-Unis se
préparaient à jouir des fruits économiques d’une victoire qui a préparé le
terrain aux multinationales américaines. Il n’y avait plus d’obstacles
militaires ou idéologiques devant leurs intérêts et le peuple américain allait
cueillir les fruits d’une victoire qui leur a coûté tant de sacrifices durant
près de cinq décennies ; les Américains ne s’attendaient qu’à récolter des
bénéfices et ne rêvaient que de faste.
L’imprévu est arrivé, il a
frappé les gratte-ciel abritant le Centre international des affaires, cœur
battant de l’économie, symbole de l’État opulent et point de départ vers le
monde globalisé ; il a frappé également le Pentagone, symbole de la toute
puissance militaire américaine, centre des ordres qui, sur un simple signe,
modifie le destin du monde. L’attaque aurait pu toucher également le Congrès et
La Maison Blanche si l’avion qui s’y dirigeait n’avait pas été abattu avec sa
malchanceuse cargaison humaine.
Il est naturel que cette
attaque suscite en tout être humain du dégoût pour ses auteurs et de la
compassion pour les victimes. C’est un acte barbare que nul être humain digne
de cet attribut ne peut justifier ni ne pas condamner ne serait-ce que sur le
plan éthique. Pour l’administration et pour le peuple américains, l’effet du
choc a été aussitôt suivi par une période d’analyse et de réflexion.
Pourquoi les États-Unis
ont-ils semblé si vulnérables au point qu’une poignée de terroristes ont
transpercé le cœur de cette puissance pour y produire autant de
dégâts ?
Pourquoi les auteurs de ces
attaques viennent-ils de pays arabes alliés des États-Unis pendant la guerre
froide ?
Que voulaient produire les
auteurs de ces attaques ?
Quel message cherchaient-ils
à adresser aux États-Unis et au monde à travers cette attaque ?
Comment un État qui n’a pas
pu se défendre peut-il protéger les autres ?
Telles sont les questions qui
se sont posées avec insistance à la société américaine. Et il y avait toujours
deux réponses : celle de l’administration préparant la lutte à venir, ses
objectifs et ses mécanismes et celle, destinée à l’opinion publique pour la
mobiliser et pour la préparer à soutenir les décisions secrètes de
l’administration.
Notre ambition ici est
d’interpréter et de comprendre ce que la politique américaine tait.
Plus grave encore sera ce qui se produira
Lorsque l’administration
américaine s’est réveillée du choc, elle a dû affronter la nouvelle réalité
amère, à savoir que les États-Unis ne sont plus à l’abri des conflits qui
secouent le monde, qu’ils sont devenus une scène de conflits au même titre que
les autres pays, que ces attaques constituent l’horrible commencement d’une
nouvelle ère de crise, de tension et de conflits meurtriers et que l’ennemi
qu’ils ont à affronter est d’un genre nouveau : il n’a ni territoires
délimités qui pourraient être frappés ni un État précis avec une population
précise contre lequel les États-Unis pourraient faire adopter une résolution
internationale le sanctionnant. C’est un ennemi omniprésent faisant preuve
d’une grande mobilité sur la terre, y compris aux États-Unis mêmes. Cet ennemi
a une grande aptitude à se fondre dans la foule. Et la révolution de
l’informatique et des moyens de communication lui a permis d’utiliser les
techniques les plus modernes pour le financement, pour l’armement, pour la
définition précise des objectifs et pour infliger le maximum de pertes à son
ennemi.
Les États-Unis n’ont jamais
connu de guerre semblable ni ne s’y sont préparés. Auparavant, ils affrontaient
un ennemi localisé, ayant une politique connue ; un ennemi qu’ils ont
étudié jusqu’au détail depuis ses slogans idéologiques jusqu’à l’arsenal dont
il dispose. Il était possible de déclarer la guerre à cet ennemi, de lui
opposer la persuasion ou même de le terrasser. Quant au nouvel ennemi, il
demeure hermétique aux instituts de recherches stratégiques et aux services de
renseignements les plus performants du monde… Cet ennemi est un spectre
infiniment habile à la diversion et au leurre. Il dispose également d’une
impressionnante armée de réservistes englobant tous les peuples qui, à tort ou
à raison, ont vu dans les États-Unis l’incarnation de l’égoïsme et de
l’animosité envers les opprimés durant la guerre froide. Notons aussi que ni
les objectifs ni les causes de ce conflit ne peuvent être fixés d’un seul point
de vue. Les Américains considèrent, par exemple, qu’il s’agit d’une guerre
entre civilisation et barbarie alors que l’autre partie trouve que c’est une
guerre sacrée qui oppose foi et impiété. Les États-Unis estiment que l’objectif
de leur guerre contre le terrorisme est de garantir la stabilité mondiale pour
le développement et le progrès. Et la partie adverse objecte que la visée de
cette guerre n’est autre que l’hégémonie américaine sur les richesses du monde
en vue de les piller.
Les États-Unis veulent que le
champ de bataille se situe en dehors des pays occidentaux alors que les
terroristes estiment que mener cette guerre dans les frontières de ces pays est
la première condition pour terrasser l’ennemi et l’amener à respecter les
droits qu’ils défendent. Il s’agit donc d’une situation où aucune des deux
parties ne peut fixer à elle seule le choix des conditions de l’affrontement.
Imposer ses conditions est une guerre au sein même de cette guerre.
Mais tout cela est le moindre
des soucis des États-Unis parce qu’ils savent, et l’histoire leur donne raison,
que le terrorisme, aussi fort et aussi ravageur soit-il, ne peut réaliser des
succès politiques et que toute l’histoire du terrorisme, depuis la secte
rigoriste des ismaéliens, les haschischins, jusqu’au terrorisme du xxe siècle en Europe, n’a pu
produire un changement radical dans ces sociétés parce que le terrorisme est
une arme aussi piètre qu’absurde adoptée par des groupes humains qui n’ont plus
d’espoir pour affirmer leur existence et par d’autres groupes qui estiment que
le recouvrement des droits ne peut se réaliser que par la terreur exercée sur
la partie adverse. C’est un cas de désespoir vengeur ne comportant pas de
programme politique pour l’avenir. Tout au plus peut-il parvenir à déstabiliser
un État totalitaire, au profit d’une tierce partie à l’affût et qui pourra
s’emparer du pouvoir ou, dans les pays démocratiques, augmenter le nombre de
voix qui, dans un vote électoral, sanctionnent une administration.
Tel est le terrorisme dans
son acception ancienne.
Les soucis des États-Unis
sont d’un autre ordre car le terrorisme d’aujourd’hui est différent de celui du
passé. De nos jours, le terrorisme a accès aux techniques de destruction massive
qu’il peut utiliser dans sa lutte. Cela veut dire que la vraie catastrophe,
c’est ce qui pourrait arriver et non pas ce qui a eu lieu. Elle dépassera en
horreur tout ce que nous avons pu connaître. Que des groupes terroristes
puissent disposer d’armes de destruction massive et qu’ils puissent les
utiliser contre l’Occident produira des dégâts irréparables ; cela
entraînerait la disparition de toute une civilisation et la
fin tragique d’une ère historique entière.
Ces groupes peuvent-ils
réaliser un saut qualitatif aussi dramatique dans leur lutte ?
Ces prévisions relèvent-elles
du possible ou de l’impossible ? Et s’il s’agissait seulement d’une
prévision envisageable, une superpuissance peut-elle concevoir une stratégie
politique ou militaire en fonction des différents degrés du concevable ?
La réponse est affirmative : un État établit sa stratégie en
se référant à l’échelle des possibles et non à celle du virtuel surtout quand
il s’agit non seulement de ce qui menace ses intérêts mais de ce qui met en péril
son existence même. Un État de l’envergure des États-Unis ne peut que tenir
compte de tous les possibles et non pas de ce qui est rationnellement
impossible.
Ainsi a commencé à se
concrétiser la nouvelle stratégie américaine. Il nous appartient de l’interroger
nonobstant les écrans qui la dissimulent et qui la font ressembler à une
illusion ou à une réalité virtuelle alors qu’il s’agit d’une réalité avérée,
certaine qu’on a cherché à occulter. La confusion que l’on remarque chez
l’opinion publique internationale et même chez certains intellectuels
s’explique par l’absence de ce regard prospectif qui doit tenter d’expliquer
cette nouvelle stratégie afin que le monde puisse comprendre l’action de
l’administration américaine et ses réactions sur la scène internationale, que
l’on puisse sortir du cercle des contradictions et des interprétations basées
sur des bribes de déclarations et que soit dépassée l’inquiétude qui s’empare
de nous chaque fois que nous considérons la politique extérieure des États-Unis.
Cette administration a souvent été critiquée pour l’anarchie de ses idées, pour
l’arbitraire de ses décisions, etc. Ces critiques émanent d’une incompréhension
de la nouvelle stratégie. Peut-être est-elle à expliquer par l’idée très
répandue que la stratégie de la guerre froide est encore en vigueur.
Les États-Unis perçoivent
aujourd’hui le nouveau terrorisme comme un ennemi réel, menaçant, par-delà
leurs intérêts, leur existence même. Ils comprennent également les très
nombreuses possibilités qui s’offrent à cet ennemi, la complexité de ses
organisations et la nature imprévisible de ses objectifs.
Tout cela impose aux
États-Unis de changer de stratégie politique et militaire afin de répondre aux
nouveaux dangers. C’est dire que l’image que se font les États-Unis d’eux-mêmes
et du monde a changé de manière radicale concernant les moyens et non pas la
nature de l’objectif. Autrement dit, le choix des voies a changé alors que
l’objectif est demeuré le même. On pourrait répondre que la constance de
l’objectif induit la constance de la stratégie, le changement des moyens
n’étant que tactique. Mais les choses ne sont pas aussi simples.
Toute attitude humaine, qu’elle consiste en
une action ou même en un refus d’agir, ne peut être interprétée en dehors d’un
objectif moral ou matériel. Le comportement qu’implique cette quête agit
obligatoirement sur le monde extérieur. Le changement escompté relève du
matériel, du moral. La condition sine qua non pour la réalisation d’un
comportement volontariste est d’émaner d’une maîtrise de soi tant sur le plan
intellectuel que sur les plans psychologique et physiologique. Comme nous ne
cherchons pas à nous embarquer dans une polémique avec les détracteurs du
volontarisme qui soutiennent qu’un objectif humain est toujours dénaturé parce
que le comportement n’est jamais imputable à une libre volonté. Comme cette
dernière n’existe pas, la volonté est toujours tributaire des conditions
subjectives et objectives de l’homme, y compris son inconscient.
Nous ne désavouons pas cette opinion. Mais
afin de clarifier notre point de vue, nous dirions que le volontarisme émanant
d’une société rationnelle est à l’abri de ce qui peut entacher le volontarisme
individuel.
Étant donné que l’intérêt est toujours en
étroite relation avec le comportement, peut-on soutenir que la stratégie
américaine n’ait pas changé puisque le but est resté le même ? La
modification des moyens signifie-t-elle un changement réel au niveau de la
stratégie ?
Comme ce type de définition de la stratégie
est ancré dans le discours politique arabe, il convient d’apporter les
précisions suivantes :
La stratégie n’est que l’art de la gestion,
autrement dit, c’est un ensemble de mécanismes qui prend en considération
toutes les conditions matérielles et morales, les réactions prévisibles et
moins prévisibles afin de réaliser un ou plusieurs objectifs précis concourant
à un but ultime. En un mot, la stratégie est une “ conception
générale ” de ce qui doit être fait pour l’accomplissement d’un but. Le
comportement stratégique n’a pas de caractère sentimental ; il n’est pas
fait de réactions. Aussi ne peut-on pas dire que les mouvements du djihad
disposent d’une stratégie tant qu’elle invoque la vengeance, c’est-à-dire une
logique instinctive et non pas cognitive. Or seule la
logique cognitive peut produire une stratégie au vrai sens du mot, c’est-à-dire
des moyens rationalisés et une véritable étude des conditions de l’action. Quant
à la réaction de vengeance, elle n’est qu’une réponse au besoin primitif de
satisfaire une passion, l’objectif demeurant vague, imprécis. Une telle
mentalité n’adopte pas des moyens de prospection scientifique ni ne considère
les leçons de l’histoire ; elle se barricade derrières la magie des
légendes et s’arme des mythes du patrimoine.
Répétons que la stratégie n’est pas le but
mais l’ensemble des moyens et des mécanismes mis en œuvre de manière
rationnelle pour parvenir à cette fin.
Soutenons enfin que la stratégie américaine
s’est modifiée avec les moyens indépendamment des objectifs qui, eux, sont
demeurés inchangés.
Des causes ayant
conduit au drame du 11 septembre
Avant de proposer des
solutions aux problèmes qui se posent, un politologue est tenu de s’interroger
sur les causes de ces problèmes. En l’occurrence, il est impératif de traiter
du pourquoi du terrorisme et des raisons pour lesquelles le terrorisme vise
précisément les États-Unis.
Les groupes terroristes ne
sont pas nés ex-nihilo. C’est un phénomène
sécrété par un ensemble de facteurs sociaux, culturels, économiques, politiques
et psychologiques qui se sont ligués pour lui donner jour. Peut-être n’est-il
que cette vapeur comprimée dans une marmite bouillante, hermétiquement fermée.
Le terrorisme ne peut être entendu que comme un phénomène de protestation de la
part d’un groupe humain qui s’estime victime d’injustices, qui se voit
marginalisé et qui ne trouve pas d’autre alternative pour changer sa situation.
Quant au terrorisme arabo-musulman, nous pouvons en
imputer le surgissement et la montée à ce qui suit :
– Les groupes qui mènent des
opérations terroristes sont issus de pays totalitaires qui ne respectent pas le
minimum des droits de l’Homme. Chez ces groupes, le sentiment d’injustice et
d’oppression s’est radicalisé sous l’effet d’une très longue période
d’iniquités sévissant aujourd’hui encore, à tel point que les perspectives se
sont définitivement obscurcies devant ces jeunes.
– Nombre de ces terroristes sont issus de pays amis des États-Unis et de l’Occident. Ce
paradoxe peut sembler étrange si l’on oublie que pour ces groupes, les
États-Unis étaient un allié complice de l’oppression qu’ils ont subie ;
complice de leur sous-développement et de l’immunité dont jouissaient les
régimes corrompus lors de la guerre froide. Dès lors, ils ne font plus de
distinction entre l’Occident, avec à sa tête les États-Unis, et ces régimes qui
leur sont inféodés et qui sont leurs protégés. Ils pensent même que n’eut été
l’hégémonie occidentale protectrice de ces régimes, ils auraient pu arracher
leur liberté et ériger un avenir meilleur. Aussi ont-ils déclaré la guerre à
cet ennemi appelé à lui porter atteinte.
– Les conflits régionaux,
dont le plus important pour un Arabo-musulman est le
conflit avec Israël, ont tiré le coup de grâce à tout rapprochement avec
l’Occident la politique de ce dernier, constante depuis la naissance de l’État
d’Israël, prend le parti de l’ennemi et que toutes les conventions et réunions
se sont soldées par des échecs et que toutes les résolutions internationales
ont été bafouées par Israël avec la franche bénédiction des États-Unis.
Les Arabes croyaient que les
Américains imposeraient, après la guerre froide et le déclin de la menace
soviétique, une solution juste ou même un semblant de solution juste aux deux
parties en conflit. Ils n’en firent rien, au contraire : les Arabes ont
continué à voir, chaque jour, sur les écrans de TV les images provenant des
territoires occupés, images des massacres, des destructions, des terres rasées,
des maisons dynamitées et de la construction des colonies alors que tout le monde
se faisait complice par le silence et que personne ne venait au secours des
opprimés. Le sentiment d’injustice et d’oppression fait que nombreux sont ceux
qui ont identifié, par-delà le responsable direct, le véritable responsable
moral : les États-Unis d’Amérique.
Les régimes arabes n’ont pas
uniquement confisqué les libertés de leurs peuples ; ils ont pillé et
dilapidé leurs fortunes. Ce qui a eu des répercussions négatives sur la
société : les classes moyennes ont périclité pour intégrer les couches les
plus pauvres. Or l’on sait que le progrès et même la modération du discours
politique ne peuvent se réaliser que chez un peuple qui a une large classe
moyenne. C’est pour cela que les foules de pauvres miséreux, qui
s’appauvrissent et qui dépriment davantage de jour en jour, ont été sensibles
aux discours et à la pensée nihiliste du terrorisme.
– Ces terroristes ont pour la
majorité accédé à un certain niveau d’instruction dans
leurs pays. Pour les soumettre et pour entretenir leur xénophobie, l’école les
a élevés dans des idées aux relents d’animosité et de rancœur contre tout ce
qui est différent, dans l’idée que quiconque est différent, contredit leur foi
et la menace. Ce contenu éducatif arriéré et obscurantiste a fait de ces jeunes
des êtres détenant la vérité absolue, convaincus que tous les peuples
“ hérétiques ” sont à égorger et que le massacre n’est pas source de
culpabilité mais de fierté. On pensait que cette jeunesse à laquelle on a
inculqué des idées moyenâgeuses lutterait contre les communistes, contre les
nationalistes, contre les socialistes et contre les démocrates mais l’on ne se
rendait pas compte que cette éducation était destructrice et suicidaire.
L’arroseur se retrouva
arrosé. L’arme arabe utilisée par les États-Unis lors de la guerre froide s’est
avérée onéreuse. Lorsque les États-Unis employaient les Arabes dans une guerre
qui n’était pas la leur, peu leur importaient les programmes scolaires de leurs
alliés, peu leur importaient les écoles coraniques arabes dont le Pakistan grouillait
et qui ont produit les Talibans, la culture de la guerre sainte contre les
hérétiques, la culture du martyr et de la hâte à vouloir accéder au paradis.
Qui est l’ennemi
des États-Unis ?
Les États-Unis ne pouvant
affronter des spectres, doivent assimiler leur stratégie contre le terrorisme à
la volonté de définir les attitudes des autres États. Les terroristes non plus
ne partent pas de rien ni ne viennent d’une autre planète : ils disposent
de bases sûres où ils peuvent s’entraîner, planifier, propager leur idéologie
et d’où ils peuvent déclencher leurs offensives.
Ils ont également besoin de
bailleurs de fonds pour la logistique, le repli stratégique et l’équipement.
Cela ne peut être assumé que par un État, qu’il s’agisse d’un État qui les
appuie directement ou d’un État qui ferme les yeux sur leurs activités ou même
d’un État n’exerçant pas sa souveraineté sur tout son territoire et pouvant
par-là constituer un refuge pour les terroristes.
C’est pourquoi les États-Unis
doivent identifier leurs ennemis. Qui sont donc ces ennemis contre lesquels ils
déclareront la guerre à venir dont la durée a été fixée par les États-Unis à dix-quinze ans ? Ces ennemis sont :
– les États totalitaires avec
leurs “ dossiers de dettes intérieures ” ;
– les États marginaux ou
disloqués, comme l’Afghanistan, le Pakistan ou la Somalie ;
– les États ayant cherché ou qui cherchent à détenir les
armes de destruction massive, en dehors de la bénédiction américaine, comme l’Irak ;
– les États soutenant le
terrorisme ou l’ayant appuyé même s’ils prétendent le condamner.
Puisque le terrorisme est,
comme nous l’avons déjà avancé, essentiellement un mouvement de protestation et
que, dans le contexte arabo-musulman, il émane d’une
réalité empreinte d’oppression, d’absence de libertés et d’un enseignement
prêchant la guerre sainte et le martyr, les États-Unis ne peuvent tarir les
sources du terrorisme, comme ils l’ont déclaré, sans l’avènement de sociétés où
l’on observe un minimum de démocratie et de respect des droits de l’Homme, où
est dispensé un enseignement moderne ne combattant pas l’époque et ses valeurs,
surtout en ce qui concerne les pays gravitant dans la sphère américaine. Les
États-Unis visent, bien entendu, à protéger leurs intérêts dans ces États et
ces intérêts sont en contradiction avec l’existence de relations étroites avec
les régimes de la tyrannie absolue. Pour la première fois, ils se trouvent
obligés de s’ingérer dans ce qui, naguère encore, était considéré comme les
affaires intérieures de ces pays. C’est pourquoi, déclaration après
déclaration, les responsables américains appellent au tournant démocratique au
Moyen-Orient et réitèrent leur appui aux libertés dans ces pays. Comment les États-Unis
pourraient-ils réussir dans cette nouvelle politique dans la région après avoir
pendant longtemps soutenu ces régimes et après avoir fermé les yeux sur leurs
pratiques contre leurs populations ?
Il semble que les États-Unis
aient décidé de mettre fin à ces gouvernements dictatoriaux par l’une ou
l’autre de ces voies :
– provoquer la chute de ces
régimes en recourant à la force comme ce fut le cas en Irak ou en Afghanistan,
par exemple, ou alors fomenter des troubles en soulevant les minorités. Ils
pourraient également provoquer des scissions dans ces pays et le cas échéant
redessiner la carte géographique de la région ;
– changer
ces régimes par les voies pacifiques comme le permettrait la reconnaissance de
certains pays terrorisés du dossier des dettes intérieures. Ce dossier
constituera une ordonnance prescrivant de tolérer l’opposition, de constituer
des partis et des organisations non gouvernementales et l’alternance pacifique
sur le pouvoir. L’application de cette ordonnance dans tout pays totalitaire
induit la fin de l’ancienne classe gouvernante, l’apparition de nouveaux
dirigeants sur la scène politique et la fin de ce qu’il est convenu d’appeler
“ les gouvernements éternels ”.
Pour ne
pas laisser de marge au terrorisme dans certaines contrées, tous les pays
doivent être en mesure d’exercer leur souveraineté sur tout leur
territoire afin que les États-Unis puissent leur demander des comptes sur la
base des lois internationales et que les responsables de tout acte terroriste
puissent être identifiés et localisés. Aussi répondront-ils de leurs
agissements. La guerre d’Afghanistan allait dans ce sens. Les États-Unis ont
également essayé de remembrer des pays comme la Somalie. Ils appuieront ce pays
jusqu’à ce que se mette en place un nouvel État. Le tout se faisant sous la
stricte et longue surveillance des États-Unis.
Il ne
s’agit pas de tous les pays mais seulement de ceux qui sont classés
hors-la-loi, ce sont les ennemis que les États-Unis considèrent comme
dangereux. Pourquoi ? N’étant pas sous hégémonie américaine, ces pays ne
sont pas dignes de confiance. Ils pourraient, dans des circonstances
internationales précises, livrer des armes ou des techniques de fabrication des
armes de destruction massive aux terroristes qui en feraient usage dans leur
redoutable guerre contre les États-Unis ou l’Occident. On ne peut comprendre la
guerre contre l’Irak sans ces considérations stratégiques. Cette guerre ne
s’explique pas par le danger réel que représenterait pays mais parce que ses
dirigeants auraient pu livrer des techniques aux terroristes. Il est de
notoriété publique que non seulement l’Irak disposait d’armes de destruction
massive mais qu’il les a utilisées. Il a, par conséquent, l’un des profils de
l’ennemi public pour les États-Unis.
Les pays
appuyant le terrorisme dans les faits et le stigmatisant dans leur discours
L’un
des attributs de ces ennemis, c’est qu’ils accueillent le terrorisme. Et nous
ne savons pas si l’histoire, c’est-à-dire ici la période de la guerre froide,
entrera en ligne de compte avec ces pays ou bien si les États-Unis ne
tiendraient pas compte de cette période, à condition que ces pays prouvent, par
les actes, qu’ils ne soutiennent ni ne financent plus le terrorisme et qu’ils
commencent à appliquer la transparence politique et qu’ils ont renoncé à
développer l’armement interdit.
La question se pose encore
une fois : qu’est-ce que le terrorisme ? car,
après le 11 septembre, les États-Unis ont commencé à confondre terrorisme et
droit de résistance. Nous pensons que si cette confusion se prolongeait, la
stratégie américaine trouverait de puissants opposants, ce qui compliquerait la
position des Américains et de là l’empêcherait de mettre en application sa
stratégie. Sauf s’ils essayaient de résoudre rapidement tous les conflits et
les affaires régionales dans le monde, telles les questions du Moyen-Orient, du
Cachemire, de la Tchétchénie, etc. Avant un pareil apaisement, les États-Unis
ne trouveront pas le moyen logique de convaincre même leurs alliés de leur
stratégie.
Les mécanismes de
la nouvelle stratégie américaine au premier stade de son application
Un pays qui prétend à
gouverner le monde a maintes obligations auxquelles il ne peut se dérober. Le
leadership mondial n’est pas seulement un droit. Omettre les devoirs qu’il
impose peut avoir des conséquences désastreuses.
Dans l’histoire moderne, ce
type de guerre a toujours été classé illégal. Généralement, on évitait de
recourir à ce genre d’intervention militaire parce qu’il équivaut à opposer à
un mal virtuel un autre, réel. Une telle politique peut susciter des conflits
destructeurs qui peuvent naître des erreurs dans les prévisions des services de
renseignements ou des politiques. Il est à remarquer que l’attitude des
superpuissances lors de la guerre froide convergeait vers l’interdiction de ce
type de guerre et vers toutes les garanties possibles pour éviter qu’un conflit
destructeur ne naisse d’une mauvaise appréciation ou d’une hantise militaire.
Mais cela ne signifie pas que
l’histoire moderne n’ait pas connu ce genre de conflits. C’était en tout cas
des guerres dont la légitimité était douteuse ; des guerres menées par des
pays ne reconnaissant pas cette légitimité, comme c’est le cas d’Israël dans
ses guerres contre les Arabes. Israël incarnait ce principe de la guerre
préventive et s’appuyait sur l’action militaire prophylactique. Une telle
attitude n’émane pas d’un pays qui prend en considération les positions
internationales ni ne respecte les règles internationales du jeu. C’est le fait
d’un pays érigé sur la peur et sur sa hantise. Mais plusieurs données ont
changé après le 11 septembre, y compris les normes internationales. Les
États-Unis ont estimé qu’il fallait devancer l’ennemi et porter la guerre sur
ces territoires quels que soient les dégâts car des pertes outre-Atlantique, si
grandes soient-elles, sont moins redoutables que des pertes sur le sol
américain surtout que l’opinion publique américaine s’est libérée du complexe
du Viêt-nam et préfère que la guerre contre le terrorisme ait lieu à l’étranger
plutôt qu’aux États-Unis.
Devancer l’ennemi, mener des
guerres préventives sont devenues des réalités dans la politique américaine et
même une partie intégrante de sa nouvelle stratégie.
L’intervention américaine dans le monde, décision relevant des
affaires intérieures américaines
Dans leur précédente
stratégie, les États-Unis menaient leurs guerres, qu’elles soient faites
directement ou par procuration, sous couvert de légitimité internationale à
l’exception de quelques cas en Amérique latine, qui dans le code de la guerre
froide était considérée comme l’espace vital des États-Unis. L’équivalent
soviétique serait leur intervention en Hongrie ou en Tchécoslovaquie. Par
contre, les États-Unis ont, semble-t-il, institué aujourd’hui le principe
d’intervention directe se basant sur la seule décision américaine.
Pourquoi ?
Il semble que la leçon tirée par l’administration américaine
après le 11 septembre est que réprimer l’ennemi, le devancer, constituent des
recours qui ne peuvent être admis par les institutions internationales
actuelles. La rapidité d’exécution, la force à utiliser et les objectifs
recherchés ne peuvent être laissés à la décision de la bureaucratie des
organismes internationaux. C’est pourquoi la décision de guerre préventive est
à considérer désormais comme décision relevant des affaires intérieures
américaines dictée par les intérêts nationaux et ses impératifs. Si ce
précédent se renouvelait et s’il était définitivement institué par les
États-Unis, il aboutirait à une reconstitution des organisations
internationales, surtout l’ONU, afin qu’elles puissent fonctionner au même
rythme que l’administration américaine en même temps que changeront les
principes de l’ONU à la lumière de la nouvelle conjoncture internationale. Les
États-Unis peuvent-ils réaliser de tels objectifs ? La difficulté de
parvenir à ces objectifs conduira l’administration américaine à revoir certains
aspects de leur nouvelle stratégie.
Les mécanismes
d’appui à la nouvelle stratégie américaine
Pour
appuyer leur nouvelle stratégie, les États-Unis doivent mener une nouvelle
politique vis-à-vis du monde ; une politique qui ne peut être menée à bien
si elle se limite aux démonstrations de force. À notre avis, cette politique
présentera les volets suivants :
Nous avons déjà souligné que
ce conflit est l’une des causes essentielles de la rancœur arabe contre la
politique américaine dans la région. Peut-être que la fin de ce conflit
nécessite des pressions sur les deux parties afin qu’elles acceptent des
concessions douloureuses. Les États-Unis ont réalisé que les peuples de la
région ne sont pas les seuls à pâtir de ce conflit endémique et que son
exacerbation constitue un danger qui peut menacer le monde entier, surtout les
États-Unis à qui les Arabes font endosser la responsabilité de toutes ces
injustices qui ont fait qu’un grand nombre d’Arabes ont fini par refuser de
discuter de la question estimant vain tout débat et ne rêvent plus que de la
seule mort, leur propre mort et celle de leur ennemi. Après le 11 septembre,
trouver une solution urgente à cette question n’est pas seulement un impératif
arabe, mais c'est devenu un des impératifs de la sécurité nationale américaine
et internationale. Aussi verrons-nous les États-Unis prendre des mesures
urgentes et sévères pour résoudre ce conflit en permettant la constitution de
deux États démocratiques, un État arabe et un État hébreu. Si une paix acceptée
par toutes les parties venait à s’établir au Moyen-Orient, l’animosité arabe
pour les États-Unis régresserait d’au moins 80 %.
Appui américain aux peuples de la
région en vue de la création de groupements économiques pour le développement
et la complémentarité
Cette mesure est
complémentaire à l’opération de paix au Moyen-Orient parce que la paix
politique n’est qu’une trêve entre deux guerres si elle n’est pas appuyée par
une paix sociale soutenue par une économie saine. Que les économies éprouvées
des pays du front ne soient qu’un marché pour la consommation, qu’une source de
main-d’œuvre bon marché signifie une détérioration de la situation sociale des
peuples de la région qui trouveront des raisons de revenir au cercle de la
violence et de la haine. C’est pourquoi les marchés régionaux appuyés par les
États-Unis et par l’Occident peuvent limiter les écarts de niveau de vie et
amener la stabilité dans cette région du monde. Cela induit nécessairement un
bémol à l’égoïsme occidental, trop avide des profits que permet la
mondialisation aux dépens des pays pauvres.
Un minimum de démocratie pour les pays de la région
Un minimum de démocratie
résultera des revendications internes et de l’appui venant de l’étranger. Il
constituera une solution pour maints problèmes complexes d’aujourd’hui. Cette
démocratie signifie que le citoyen pourra s’exprimer, choisir ses dirigeants et
ériger des institutions civiles. Ce qui entraînera la transparence dans ces
sociétés ; les détournements de fonds, les pots-de-vin et la corruption
régresseront, mais je ne dis pas qu’ils disparaîtront. La rationalisation des
dépenses sera une autre source du développement de ces sociétés ; elle
augmentera la chance de ces pays à sortir de l’humiliation du besoin et de la
dégradation du niveau de vie.
La pression sur les gouvernements pour un changement des
programmes scolaires
Les attaques terroristes ont
révélé de manière claire que les kamikazes ainsi que
leurs leaders sont, pour la majorité, originaires de pays qui, depuis
longtemps, dispensent un enseignement religieux rigoriste bien qu’ils soient
alliés des États-Unis. C’est pourquoi ces dernières estiment qu’il ne suffit
pas que ces pays se déclarent ouvertement alliés de l’Occident ou amis des
États-Unis ; ils doivent mettre en place un enseignement prônant la
tolérance, l’ouverture sur la civilisation occidentale qui ne doit pas être
considérée comme aux antipodes de la religion et des traditions musulmanes et
cesser de diviser le monde en territoires musulmans et territoires de guerre ou
de mécréants.
Les États-Unis qui, comme
nous l’avons déjà avancé, ont tiré profit de ces programmes scolaires
obscurantistes dans leur guerre contre le communisme surtout en Afghanistan,
engagent aujourd’hui une hostilité à ces programmes au cœur même de leur
nouvelle stratégie parce qu’ils ont réalisé que la haine enseignée dans ces
pays n’est pas dirigée contre un pays précis ou contre une foi précise mais
contre tout ce qui n’est pas musulman, ou plutôt contre tout ce qui est humain.
En tant qu’observateur, nous ne pouvons que relever la gravité des erreurs de
la politique américaine lors de la guerre froide. C’est bien les États-Unis qui
ont produit ou encouragé la tourmente de la violence qui s’abat sur le monde
aujourd’hui.
Nous avons déjà remarqué que
dans leur stratégie de la guerre froide, les États-Unis considéraient leur
objectif ultime indépendamment des moyens tant qu’il s’agissait d’une fin
“ noble ”, infliger une défaite aux forces du mal, incarnées par
l’URSS et son idéologie communiste. Un tel principe n’est plus possible
aujourd’hui à la lumière de la nouvelle stratégie. Nous devons reconnaître que
les États-Unis, en tant que superpuissance, ont des intérêts qui demeurent
l’objectif de toute leur politique militaire, culturelle et économique, des
intérêts qui sont la base même de l’ancienne comme de la nouvelle stratégie.
C’est-à-dire que l’intérêt est la seule constante de la stratégie des
États-Unis, seuls les moyens peuvent varier. Alors à quel point les États-Unis
ont-ils remplacé leurs moyens par d’autres plus humains, plus moraux ?
Nous pouvons affirmer que ni
l’humanité ni la moralité n’interviennent dans les choix des nouveaux moyens
car les intérêts des pays, qu’ils soient petits ou grands, ne sont pas tous
moraux ; ils sont souvent tâchés du sang des autres. Pourtant ces nouveaux
moyens peuvent recouper les orientations de certains peuples qui peuvent y
trouver une chance en vue de mieux coexister avec les États-Unis. En un mot,
les Américains n’ont pas changé de tactique pour les beaux yeux des autres mais
uniquement pour l’intérêt de la sécurité nationale américaine sauf que cette
dernière a besoin d’une chirurgie esthétique la faisant passer pour conforme
aux aspirations des peuples.
Aussi les Arabes ne
doivent-ils ni croire tout ce qui se dit ni le rejeter intégralement. Ils
doivent admettre que les États-Unis ont de bonnes intentions, les considérer
avec vigilance et essayer d’intervenir pour corriger les orientations de leurs
décisions, par le dialogue et non par la violence. Mais cela n’est possible que
si les Arabes estiment que les États-Unis ont changé après le 11 septembre et
qu’ils ont modifié leur tactique. Si les Arabes continuent à juger les
États-Unis sur la base de leur politique durant la guerre froide, c’est qu’ils
n’ont pas compris les derniers développements à l’échelle internationale et ils
ne pourront que prendre des décisions le plus souvent fautives. Ils essayeront
alors de s’adapter à des données qu’ils n’ont pas prises en considération.
Leurs actions et réactions se feront à l’aveuglette et resteront prisonnières
de l’héritage empoisonné de la politique antérieure des États-Unis.
Admettons que la majorité des
Arabes ait raison en avançant que rien n’a changé dans la politique des
États-Unis qui continueront à mener la même politique à leur égard, que les
événements du 11 septembre ne constituent pas un tournant ni à l’échelle
intérieure ni à l’échelle internationale et qu’il faut par conséquent continuer
à faire face aux États-Unis. Admettons aussi l’opinion fort répandue qui
soutient que quiconque pense autrement est tombé dans le piège de
l’impérialisme et qu’il fait preuve de naïveté dans l’analyse des
développements internationaux. Admettons enfin qu’il n’y a rien de nouveau sous
le soleil, que les États-Unis ne cherchent qu’à duper le monde avec leurs
slogans et leurs prétendues bonnes intentions, qu’ils n’ont pas modifié leur
politique de domination, qu’ils n’aideront aucun peuple à réaliser une vie
politique et économique meilleure, qu’ils persisteront à appliquer leur
politique de deux poids deux mesures, selon leurs intérêts et que les conflits
régionaux resteront sans solution surtout dans ce contexte empreint de décisions
erronées de la part des politiques arabes, eux qui ne s’appuient pas sur des
institutions mais sur des hantises et des fantasmes comme l’a fait Saddam en
envahissant le Koweït. Si l’on admet tout cela, nous ne pouvons qu’éprouver
l’horreur de l’abîme où l’humanité est tombée et désespérer d’un avenir qui
n’apportera que guerres et destructions parce que le terrorisme ne sera pas
vaincu ; il ne fera que se radicaliser et la civilisation occidentale sera
menacée d’effondrement. Une telle perspective relève du cauchemar qui aura vite
fait de se transformer en un cataclysme qui fera disparaître dinosaures et
souris. Peut-être que l’histoire se terminera de la manière la plus
simple : la disparition de l’Homme.
La démocratie
unidimensionnelle
Le discours des élites arabes
sur la démocratie est souvent empreint d’une confusion délibérée résultant de
conflits idéologiques. Les médias, chaînes satellitaires et journaux,
véhiculent ce discours trompeur et l’inculquent aux gens. Son contenu
est : il n’y a pas de démocratie même pas en Occident, que la démocratie
occidentale n’est qu’un moyen de brider les foules et qu’elle est utilisée à
des fins opportunistes et de manière intéressée. C’est-à-dire que l’Occident
applique la démocratie uniquement à l’intérieur de ses frontières alors qu’à
l’extérieur il fait preuve d’arbitraire, d’injustice et de despotisme. La
conclusion que les élites tentent de faire parvenir à l’auditeur ou au lecteur
arabe est que tous les régimes se ressemblent, qu’il n’y a pas de démocratie
véritable à laquelle le citoyen arabe peut aspirer dans son désir d’améliorer
ses conditions de vie, qu’il doit rejeter l’Occident avec toutes ses valeurs
puisque les plus attrayantes et les plus transcendantes d’entre elles ne sont
qu’un des leurres de l’hégémonie. L’Arabe moyen,
perplexe, se demande alors : que faire ? Et point de réponse :
l’intervenant à la TV a vite fait de disparaître le laissant à son inquiétude.
Suite aux doutes qu’on lui
communique, le citoyen arabe arrive à la conclusion qu’il n’y a rien à espérer
de rien, rien à réaliser, que tous les régimes du monde, qu’ils soient d’Orient
ou d’Occident, se valent et que la démocratie n’est qu’un des subterfuges des
intellectuels, une des balivernes de l’élite. Cela signifie que les injustices
dont souffre le citoyen ne peuvent pas être imputées à l’absence de démocratie
puisqu’il n’y en a point sur terre mais qu’il s’agit d’une fatalité. C’est là
que réside le danger réel, celui de voir le citoyen se perdre dans un
négativisme le conduisant inévitablement vers un refus de la vie, vers une
glorification de l’au-delà puisque cette vie trompeuse et éphémère se présente
à lui comme un long tunnel obscur.
Quand le cheikh Ben Laden vient dire dans un de ces enregistrements diffusés
par les chaînes fallacieuses d’une auguste voix prophétique que la démocratie
n’est qu’hérésie et athéisme, que le vrai islam rejette cette acculturation
occidentale, que quiconque y adhère se perd et devient un renégat, le citoyen
qui l’écoute et qui n’a pas de réponse à ses questions, en sort avec une autre
conclusion à savoir le caractère antireligieux attribué par cette fatwa à la
démocratie, un des méfaits de Satan et de ses agents dont on doit se prémunir
par la prière chaque fois que son nom se trouve évoqué. Ainsi il pourra le jour
du jugement dernier se présenter devant Dieu pur de cette maudite démocratie.
Lorsque ce citoyen voit
l’armée d’occupation israélienne détruire et tuer en Palestine alors qu’il sait
qu’Israël est qualifié de démocratique, le discours qu’il a entendu fait son
effet et le voilà, muni d’une ceinture explosive, qui va chercher, l’âme
tranquille la mort de l’autre et la sienne. L’équation qu’il établit est la
suivante : la démocratie, c’est la souillure du profane, l’islam, le
sacré. La guerre contre la démocratie est dès lors lutte contre l’impur et
contre l’impiété.
Mais cette nouvelle donne
erronée suscite maintes questions : pourquoi perdons-nous toutes les
batailles ? Pourquoi continuons-nous à perdre des territoires ?
Pourquoi l’ennemi progresse-t-il alors que nous sombrons dans le
sous-développement ? Le prêcheur terroriste intervient alors avec sa
réponse toute prête : tant que nous ne nous conformons pas au Livre sacré,
à la tradition prophétique, le Ciel n’enverra pas ses anges à notre secours et
nous perdrons encore des batailles, mais nous en gagnerons d’autres…
L’on se demande alors,
surtout quand on est jeune ce que nous devons faire Comment pouvons-nous
devenir autre pour que le Ciel change d’attitude à notre égard ?
La réponse spontanée qui fuse est que pour
changer nous devons métamorphoser nos sociétés. Comment ? En mettant en
place un gouvernement comme celui des Talibans qui aurait pu être le noyau du
califat musulman n’eut été le complot occidental. Le moyen pour y
parvenir ? La guerre civile, le peu de cas fait de la vie des enfants, des
femmes et des civils dont il faut considérer la mort comme résultat de
l'opposition de l’ennemi, ou comme résultat de leur collaboration avec l’État
tyrannique… À chaque type d’assassinat une fatwa toute prête. Le marché des
fatwas est florissant aussi bien dans les villes que dans les cavernes…
Après cet aperçu des idées
dominantes dans l’esprit arabe, revenons en arrière pour poser une question
importante : pourquoi a-t-on présenté la démocratie sous ce jour ?
Pourquoi la rejette-t-on et la classe-t-on comme impure ? Les régimes
démocratiques sont-ils le porte-étendard de la liberté et de la fraternité
entre tous les peuples ? Notre salut est-il dans le refus de la démocratie
à l’occidentale ?
Précisons d’abord que la
démocratie, en tant que valeur civilisationnelle,
n’est pas l’apanage de l’Occident ; elle est le fruit d’innovations de
l’esprit humain, y compris les contributions, directes ou indirectes, de la
culture arabo-musulmane du temps où Arabes et
musulmans avaient une civilisation. Précisons aussi que la démocratie est le
meilleur mode de gouvernement que l’homme ait pu imaginer au fil de ses
expériences. C’est un mode de gouvernement et d’alternance pacifique sur le
pouvoir garantissant aux peuples qui l’appliquent développement et sécurité,
après des siècles de monopolisation du pouvoir et des biens avec son cortège de
guerres et de catastrophes dont l’humanité a longtemps pâti. La démocratie n’a
donc ni race ni identité. C’est un mode de vie permettant aux citoyens de
préserver la dignité humaine à travers la participation politique, l’exercice
des libertés d’expression, de réunion, de manifestation et à travers les
élections. D’autre part, la démocratie n’est pas une recette qu’on peut acheter
ou échanger ; c’est le point d’aboutissement d’un long cheminement fait de
luttes et de sacrifices, résultant d’un développement économique et d’une
maturité politique. Ce n’est pas non plus une doctrine arrêtée car c’est à
chaque société de l’appliquer et d’en améliorer le rendement en fonction de ses
conditions objectives et de son histoire.
Nous n’avons pas encore
répondu à la question de savoir pourquoi nombre d’“ intellectuels ”
arabes rejettent la démocratie. La démocratie est rejetée par trois types
d’ “intellectuels ” :
La mentalité islamiste
n’admet pas que l’action de l’homme puisse servir de base à une société. Pour
eux, tout est dans le passé. Ni le présent ni l’avenir ne nous
appartiennent ; ils sont entre les mains d’une force dont nous sommes les
marionnettes. Plus le présent est proche du modèle passé mythifiée, de la
première société négativiste, de la glorieuse époque du califat, mieux c’est.
Quand on demande à un islamiste “ Comment nous gouverner ? Qui nous
gouvernera ? ”, il répond sur un ton
confiant “ En reproduisant le modèle ancestral, c’est-à-dire en reproduisant la
société du viie siècle
et en adoptant le principe de la choura (consultation) Et le voilà qui
débite des slogans religieux illustrés par un verset coranique inséré en dehors
de son contexte auquel il attribue un sens qui n’est pas le sien :
“ Il n’est de pouvoir que pour Dieu ”. Quand on lui rétorque que la choura
ne s’est jamais réalisée dans l’histoire musulmane, que la première tentative
de son application s’est soldée par un échec (à Sakifet
Ibn Sa’ida que Omar a qualifiée de “ discorde
dont Dieu nous a protégés ”) et que la choura ne concerne qu’une
élite d’hommes désignés et non pas élus, que la société ancestrale idéale n’est
qu’un mythe parce que la lutte pour le pouvoir a commencé avec la mort du
prophète et avant même son enterrement, que trois califes ont été assassinés,
que le mot hukm “ pouvoir ” au sens politique ce mot étant
employé dans le Coran dans le sens de “ jugement juridique” et le mot
correspondant à “ pouvoir politique ” était amr
[§].
Faute d’arguments, il n’a alors d’autre réponse que de vous taxer d’athéisme et
d’hérésie. Je crois qu’il est vain de polémiquer avec ces groupes parce qu’il
s’agit de deux logiques différentes. La logique passéiste des islamistes
hypothèque le présent dans une fin de l’histoire prématurée. Notre logique,
elle, est rationnelle, et cherche à ce que le présent soit une aspiration vers
l’avenir, une aspiration capable de tirer profit de toutes les expériences
humaines accumulées et qui considère l’histoire comme un processus et non comme
une fin.
L’intellectuel arabe rattaché
de manière organique aux régimes en place, considère la démocratie comme le
pire ennemi de ses maîtres dans des pouvoirs qui sont la négation de la
démocratie et qui voient dans la démocratie leur propre négation. Mais comment
un intellectuel laïc peut-il rejeter la démocratie ?
Ce type d’intellectuels
confond Occident et démocratie. Ils essayent de faire croire aux gens tantôt
que la démocratie n’est valable qu’en Occident étant donné qu’il a des
spécificités autres que les nôtres et essayent tantôt d’attribuer à l’Occident,
impérialiste et comploteur, notre sous-développement et notre inaptitude à
instaurer la démocratie. Mais en fin de compte, ils sont unanimes pour dire que
la démocratie pourra être adoptée lorsque prendront fin les circonstances
exceptionnelles que nous vivons sous l’occupation israélienne des territoires
arabes. Pour l’heure “ aucune voix ne doit s’élever sur celle de la
bataille ”.
Au premier argument, il peut
être répondu que la démocratie, nous l’avons déjà dit, n’est ni orientale ni
occidentale. Pour ce qui est de la responsabilité de l’Occident dans notre
sous-développement, cela n’est vrai que pour la période de la colonisation
directe. Au départ des colons, ce sont les enfants du pays qui ont pris les
rênes du pouvoir et tout ce qu’ils ont fait, c’est de dilapider des fortunes
pour rester au pouvoir, aux dépens du développement. Par ailleurs, ce sont eux
qui ont accepté de collaborer avec l’étranger pour préserver leurs intérêts,
pour obtenir le silence de l’Occident sur leur corruption, leur violation des
droits de l’Homme les plus simples, leur irrespect de toutes les manifestations
de la société civile, leur utilisation des institutions officielles et des
biens publics comme un butin partagé avec les castes qui les soutiennent. Nous
avons longtemps mis sur le compte de l’Occident tous nos échecs et tous nos
maux. Aujourd’hui, il n’est plus possible de se dérober à ses propres
responsabilités. L’idée que la démocratie peut être adoptée après la fin des
circonstances exceptionnelles que nous vivons, c’est-à-dire l’occupation
israélienne, est un faux-fuyant inacceptable car la société arabe ne pourra
nullement se libérer de cette occupation tant qu’elle est gouvernée par de tels
régimes qui considèrent que leurs peuples sont plus dangereux qu’Israël même.
La libération des territoires occupés ne pourra avoir lieu que par une forme de
participation des peuples au gouvernement. Les armées arabes sont conduites à
chaque fois vers la défaite. Ce sont des armées vaincues d’avance par l’effet
de la tyrannie et du totalitarisme de ces régimes. Par ailleurs, ce ne sont
plus des armées destinées à combattre en dehors des frontières ; elles ont
été transformées en forces de police menaçant des peuples damnés. Les armes que
nous voyons dans les défilés militaires ne sont plus employées contre
l’ennemi ; elles sont utilisées pour intimider le peuple. C’est une simple
démonstration de force devant les peuples. Nombre de chefs de ces armées
perçoit bakchichs et pots-de-vin et finit par accepter toutes les formes de
corruption en vue d’un seul objectif : serrer l’étau sur le peuple.
Les idéologues de la réaction inverse
Cette catégorie
d’intellectuels font preuve de paresse d’esprit parce qu’elle recourt toujours
à la simplification des problèmes les plus complexes, s’ingénient à vilipender
leur ennemi même quand ils ne trouvent pas d’ennemi correspondant aux
accusations qu’ils portent. Ils vous diront : puisque c’est l’Occident qui
a fait connaître la démocratie, nous la rejetons parce que ce qui vient de
l’ennemi ne peut être qu’une catastrophe pour nous. C’est pourquoi nous les
appelons ici “ les idéologues de la réaction inverse ”. Selon eux,
tout ce que fait l’Occident ne peut être que nuisible pour l’Orient, tout ce à
quoi il croit est forme d’athéisme. Il concède à peine qu’on puisse emprunter à
l’Occident son progrès matériel et sa technologie, quant aux idées et à la
culture, il s’agit là de tabous qui ne peuvent être abordés.
Cette catégorie d’idéologues
nous rappelle la philosophie de l’histoire fondée sur l’opposition, sur l’action
et la réaction, sur la nécessité pour une action d'être de force égale celle à
quoi elle s’oppose telle qu’on peut la lire chez Ibn Taymiya
dans son ouvrage intitulé Iqtidâ’ al-sirât al-mustaqîm mukhâlafat ashâb al-jahîm [**].
Tout se passe ici comme si l’homme était une masse inerte sans volonté ni
liberté de choix, comme s’il n’y avait pas d’alternative autre que la chose ou
son contraire. Une philosophie proche du manichéisme moral de la pensée
islamique qui ignore l’existence de couleurs autre que le noir et le blanc.
L’idéologue souffre de
cécité, il est l’aveugle par excellence : il ne peut rien voir sans le
prisme idéologique qui lui montre le monde tel qu’il l'imagine et non pas tel
qu’il est réellement. En outre, c’est l’absence d’esprit critique chez l’élite
qui a engendré ce type d’intellectuels vociférant que le monde peut changer par
la force des figures rhétoriques.
Ce qu’il convient de
rappeler, c’est que nombre d’intellectuels arabes – je ne dis pas
tous – sont soit inféodés au régime soit essayent tous les jours de
prendre le train des aspirations légitimes et exaltées des masses populaires.
Au lieu de leur révéler les leurres qui les cernent de tous côtés, on les voit
s’ingénier à les caresser dans le sens du poil en rappelant la grandeur réelle
ou fictive d’antan, projetant les lueurs du passé sur un présent piteux et les
berçant pour qu’elles s’endorment sur les lauriers du passé. Le résultat final
est que chaque individu de cette nation se cherche une place sous la couverture
poussiéreuse de l’histoire se laissant aller à une névrose collective pour ne
pas sombrer dans une douloureuse névrose individuelle.
Il nous reste à répondre à la
dernière question : la démocratie est-elle le porte-étendard de la liberté
et de la fraternité entre peuples ? Si la réponse est affirmative,
pourquoi donc les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité de la
Révolution Française se sont-elles transformées en un détestable colonialisme
qui a dominé tous les peuples de la terre et commis à leur encontre les pires
formes d’injustice et d’oppression ? Si la démocratie est porteuse de
toutes les valeurs civilisationnelles pourquoi donc
l’Occident démocratique s’est-il fait le complice de tous les régimes
dictatoriaux pendant la guerre froide ? Si Israël est un pays démocratique
pourquoi occupe-t-il un autre peuple contre lequel il commet en direct sur les
chaînes de TV, au vu et au su du monde entier, meurtres et dépossessions.
Pour répondre brièvement à
cette question, nous devons tout d’abord admettre que la démocratie est un
moyen grâce auquel une société met un frein aux conflits inciviques ;
c’est le moyen que la société a trouvé pour se soustraire aux tueries et pour
imposer à tous égalité et tolérance des différences de sexe, d’opinion, de
couleur et de foi. C’est la différence créatrice s’exprimant de manière
civilisée conduisant vers l’épanouissement de l’individu et vers le progrès de
la nation. L’épanouissement de chacun en est garanti. Par ailleurs, les règles
du jeu démocratique font que la relation entre pouvoir et citoyens est une
relation saine grâce aux élections qui transforment le quantitatif du scrutin
en qualitatif rationalisant le pouvoir.
Pour répondre aux questions
que nous avons formulées précédemment, nous dirions que la démocratie a ses
limites. Adoptée par une société, elle est confinée à son territoire et ne peut
être appliquée à l’extérieur de cette limite parce qu’elle risque alors de
devenir utopique, irréalisable. L’histoire nous enseigne même que les peuples
ayant réalisé la démocratie dans leurs pays, suite au développement économique
qu’ils ont atteint, suite à la puissance que la démocratie enfantée a générée,
se sont mis à assujettir les autres peuples arriérés afin de se procurer
matières premières, marchés et main-d’œuvre bon marché. La Grande-Bretagne, une
des forteresses de la démocratie, vivait en démocratie à l’intérieur de ses
frontières mais a colonisé des contrées sur lesquelles le soleil ne se couche jamais,
où elle a recouru à toutes les formes de répression et d’asservissement. En
démocratie, le chef du gouvernement ou le chef d’État peut se démettre ou être
obligé de démissionner pour une infraction aux règles du jeu démocratique dans
son pays, mais il n’a pas à répondre de ses agissements envers les autres, ceux
qui dans son pays n’ont pas le droit de citoyenneté, quels qu’ils soient. En
Israël, dont nous voyons les exactions contre un peuple démuni dont il a occupé
la terre, le Premier ministre est interrogé aussi bien politiquement que
juridiquement, à la Knesset et dans les tribunaux, sur toute infraction commise
dans les règles du jeu démocratique convenues.
Nous pouvons donc affirmer
que la démocratie, malgré toute son esthétique, est unidimensionnelle.
C’est-à-dire qu’elle est tributaire du territoire et des citoyens qui l’ont
mise en place et que ses fruits ne profitent pas aux autres. Si nous voulons
critiquer la démocratie, nous pourrions dire que nous avons tous pour ambition
une démocratie qui développe ses conditions de sorte qu’elle soit plus humaine.
Mais nous ne pouvons en aucun cas la rejeter. Ça serait jeter l’enfant avec
l’eau du bain. Nous avons fortement besoin de démocratie pour rendre à nos
sociétés sécurité, progrès et bien-être. Nous pensons que la critique de la
démocratie ne peut être formulée que chez les peuples qui la connaissent parce
qu’on ne peut dépasser, comme le dit Hegel ce que l’on n’a pas connu.
Reste une grande
question : dans leurs conditions actuelles, les peuples arabes peuvent-ils
établir la démocratie ?
Les handicaps à la
démocratie dans le monde arabe
Nous avons beau appeler à la démocratie, elle demeure un objectif difficile
à atteindre dans nombre de sociétés qui lui opposent maints obstacles et
maintes forces rétrogrades. Mais ne pas atteindre un objectif aussi noble
n’autorise pas à en médire. Relevons comme obstacle à la démocratie dans le
monde arabe ce que nous avons appelé “ misère des lieux ” avec les
valeurs, les idées et les comportements qui en découlent. Par cette expression,
nous désignons ce Sahara immense qui couvre près de 90 % du territoire des
pays arabes. L’aridité de cette terre a produit, au fil des siècles, de pauvres
peuples nomades passant leur temps à chercher l’eau et les pâturages. Ces
populations soumises au mode de vie qu’impose le désert ne pouvaient
s’organiser qu’en clans et tribus pour se défendre contre d’autres groupes
semblables. Comme la terre était peu fertile, ces groupements s’entre-tuaient
pour le pâturage. Cela explique la nature belliqueuse de cette nation du désert
qui ne sortait d’une conquête que pour en préparer une autre et qui n’optait
pour la paix que pour mieux se préparer à une conquête désastreuse contre le
voisin. L’organisation tribale dans des conditions aussi misérables ne pouvait
être que pyramidale. Le dernier mot devait revenir au cheikh à qui il
appartenait de déclarer la guerre et de conclure la paix, de décider des
escales et des pérégrinations, de conclure des alliances et de les résilier.
Dans sa mansuétude, il protégeait les faibles. Il décidait aussi du droit de
vengeance à l’intérieur comme à l’extérieur de la tribu. Les principes de
solidarité et d’entraide entre les membres de la tribu constituent une valeur
imprescriptible. Toute atteinte à cette valeur est assimilée à une agression
contre toute la tribu qui s’en trouve déstabilisée, fragilisée. Les razzias
menées contre les autres tribus, le pillage et l’asservissement des autres
constituent une autre valeur tribale éternelle. Tel est le mode de vie du
désert auquel le bédouin n’a jamais pu échapper et dont il porte, aujourd’hui
encore, des substrats. Ces valeurs étaient tellement ancrées que si l’islam
n’avait pas imaginé l’idée de conquête sacrée, ultérieurement désignée par fath, il n’aurait pas pu essaimer ni même survivre.
Pour récapituler, nous
dirions que la nature a imposé au bédouin un ensemble de valeurs et de mœurs
que l’on peut résumer ainsi :
– la répression de l’autre et
sa soumission sont une condition pour survivre, la vie ne présentant pas
d’autre alternative que dominer ou être dominé ;
– la prédisposition
permanente aux tueries ;
– puissant, le bédouin doit
remporter un butin faute de quoi la puissance n’a aucun sens ;
– le bédouin n’admet pas de
vivre dans une société où l’autorité paternelle ne se manifeste pas clairement
et de manière forte ;
– le regard porté par le
bédouin sur l’autre et sur la civilisation est méprisant. Il désigne la
civilisation par le terme “ confort ” qui insinue son dédain ;
– le bédouin a une étonnante
aptitude à changer d’allégeance selon la logique de la domination ou par cette
cupidité que suscite la perspective d’un butin.
Telle est la vie bédouine
dictée par la “ misère des lieux ” arabes. Une question se pose
cependant : comment peut-on parler encore de nomadisme, alors
qu’aujourd’hui les bédouins se sont fait citadins ? Certes, ils se sont
urbanisés mais ils ont gardé leurs organisations tribales de sorte que les
quartiers des villes arabes sont désignés par des noms de tribus venues du
désert. Peut-être que la ville n’a pas changé le bédouin autant que lui l’a
transformée jusqu’à en faire une ville bédouine.
Qu’est-ce que cela peut
signifie sur le plan des obstacles à la voie démocratique ? pour répondre à une telle question, il faut avoir présent à
l’esprit que la démocratie ne peut être établie que dans une société civile où
les liens rationnels prévalent sur les liens du sang. La société régie par le
cheikh de la tribu ne peut en aucun cas admettre l’idée de parti politique. Si
on lui imposait des partis, chaque tribu aurait son parti. Ce parti pourrait
même prendre une appellation moderne mais il resterait toujours une façade
cachant mal la conscience tribale et son désir de domination. Si un parti-tribu arrivait au pouvoir, il ne respecterait pas le
principe d’alternance. Il s’organiserait en gouvernement d’alliances tribales,
se partagera le butin de la richesse nationale et, petit à petit, se
substituerait à l’État. Et l’on se retrouverait au point de départ. Par ailleurs,
il convient de ne pas oublier que ces clans et ces tribus ont toujours été les
alliés des dictatures dans le monde arabe.
Voici l’étrange paradoxe de
notre piètre spécificité arabe : le pétrole a été découvert, pour la
majorité, dans les pays les plus arriérés sur le plan social, c’est-à-dire les
pays à forte densité bédouine. Par l’effet pétrole, les cheikhs de ces pays se
sont transformés en rois, en présidents ou en émirs. Ils n’ont eu qu’à accéder
au trône, sans peine. Le butin étant entre leurs mains, ils pouvaient en
prodiguer à leurs alliés et en priver leurs adversaires. Sans avoir à mener de
combat, les nomades ont trouvé un butin chez les nouveaux souverains. Grande a
été la catastrophe. Ces peuples vivant de la rente pétrolière n’avaient pas besoin
du travail qu’ils méprisaient par ailleurs. Grâce à l’argent, l’organisation
tribale a pu dominer toutes les structures, même les structures mentales de
ceux qui sont allés s’instruire dans les pays occidentaux. Ils se sont trouvés
obligés de réintégrer la mentalité ancestrale sachant qu’ils n’auraient aucune
influence sur une société qui ne changera pas de normes ni de mœurs tant
qu’elle vit sans aucun effort dans l’opulence. On entend dire que les pays
pétroliers sont prêts au changement démocratique parce que le revenu y varie de
6 000 à 10 000 dollars par habitant mais l’on oublie ou l’on feint
d’oublier que, grâce à la rente pétrolière, les gouvernements ont pu conclure
avec leurs citoyens un drôle de pacte : ils ne leur imposent pas d’impôts
en contrepartie, les citoyens ne revendiquent pas la démocratie qui signifie
d’abord un droit de regard sur ce que fait le pouvoir de l’argent du
contribuable.
Ce n’est pas un hasard si
nombre de termes politiques arabes sont d’origine bédouine ou pastorale comme
le mot siyâsa (politique) dont la racine SWS
signifie “ diriger, dresser ”, ou la dualité ra‘i / ra‘ia “ berger / troupeau ”. Cela se traduit
dans la manière avec laquelle les souverains traitent leurs opposants :
ils se comportent avec eux comme le pâtre avec le bélier dont il dit qu’il est
atteint de “ lycanthropie ”, qu’ils égorgent pour insoumission et
dont ils distribuent la viande aux pauvres. Aussi ne considérons-nous pas cette
terminologie comme innocente. Elle est l’expression d’une vision bédouine du
pouvoir.
Une question demeure
posée : que faire ?
Reconnaissons d’abord que
l’état bédouin est un mode de vie, une pensée dictée par la rareté des
ressources dans les régions désertiques. Aussi n’est-elle pas un statut éternel
ni une condition statique inhérente à un groupe. Peut-être nous appartient-il
de réunir les conditions d’affranchissement de nos institutions et de nos
conceptions politiques de ce caractère tribal :
– Asseoir un État de droits et d’institutions :
l’avènement d’un tel État substituera la prééminence de la loi à celle de la
tribu. Dès lors, cette dernière ne pourra plus protéger ses membres en
infraction. Et, parce que le rôle de l’État n’est pas de distribuer des butins
ni de faire des dons mais de protéger le citoyen en faisant appliquer des
législations définies par des institutions immuables, le citoyen se rendra
compte par la pratique qu’il a tout intérêt à protéger l’État, à y croire et
non pas à s’attacher à la tribu ou à ses valeurs.
– Promouvoir des sociétés par le développement :
intégrer l’ère de l’industrie affaiblira les comportements primitifs. Le
citoyen garantira ses intérêts par l’adhésion à un syndicat. Il militera pour
ses aspirations au sein d’un parti politique et abandonnera ainsi la tribu, cet
habit élimé qui ne sied pas aux citadins.
– Préparer des générations futures par
l’information et l’éducation : il s’agit de démystifier les valeurs
tribales en recourant à des méthodes pédagogiques à même de nous épargner le
dénigrement rebutant.
– Étudier le volet sociologique : il
s’agit de favoriser dans nos universités et centres de recherche les études
portant sur cette spécificité tribale, sur son expansion, sur sa longévité et
sur son hostilité au civisme et à la civilisation.
Nous pouvons affirmer enfin que si nos structures ne se
développent pas en institutions de société civile non seulement on ne pourra
pas accéder à la démocratie mais on n’en ressentira même pas la nécessité.
L’un des principaux obstacles
à la démocratie dans les pays arabes provient d’une interprétation erronée de
la religion. En elle-même la religion n’est pas un frein au civisme ; elle
le devient par l’usage idéologique qui en est fait par certains acteurs
sociaux. Pourquoi ?
Dès lors que la religion est
monopolisée par un groupe qui s’approprie les textes et leur interprétation,
l’on se retrouve sur l’autre bord avec en face une divinité détenant la vérité
absolue. Toute polémique avec un tel groupe est assimilée à une polémique avec
Dieu, toute opposition à une opposition au Ciel. On risque l’enfer sur cette
voie où les hommes-dieux ont proliféré. Telle est la
situation du monde arabe ces dernières décennies.
Qu’un groupe croit détenir la
vérité absolue signifie obligatoirement que ceux qui s’opposent à lui sont sur
la mauvaise voie. Une telle position empêche d’aller vers l’autre et de
coexister avec lui.
Il est impossible de répondre
de manière exhaustive à une question qui, à elle seule, exigerait un livre.
Tentons cependant ces éléments de réponse :
– Tous les projets laïcs dans
les pays arabes, du nationalisme au socialisme en passant par le communisme,
ont échoué à développer ces sociétés même quand ces idéologies ont réussi à
s’emparer du pouvoir et à le garder pendant de longues périodes comme le parti baath en Irak et en Syrie ou le mouvement nassérien en
Égypte. Ces projets laïcs se sont éteints en juin 1967, bien qu’ils aient connu
un enterrement relativement tardif.
– La schizophrénie de l’homme
arabe à qui l’on a appris pendant des générations que l’unité arabe était une
nécessité alors qu’il ne voit que des États disloqués.
– Cette schizophrénie a une
autre manifestation : l’Arabo-musulman est,
depuis sa tendre enfance, élevé dans la conviction qu’il appartient à une
nation élue, or il vit dans des conditions misérables et sous-développées sur
tous les plans. Sa schizophrénie se compliquant, il ne trouve refuge que dans
le faste des jours glorieux d’antan qu’il se remémore et qu’il magnifie.
– Influence de ces mouvements
obscurantistes qui n’avaient aucun impact sur les Arabes du temps où ils
croyaient que les projets nationalistes les sortiraient de leur tunnel. Ces
virus hibernants sont sortis pour ronger le monde arabe. Le meilleur exemple en
est l’État saoudien wahhabite que nous considérons comme le plus grand danger
du monde arabe et du monde. Cet État qui a mis au point un contenu religieux
wahhabite, rigoriste dans les moyens d’information, dans les prêches religieux
et dans l’éducation ne s’est pas confiné dans ses frontières ; il a
conquis les plus grandes institutions religieuses du monde arabe comme Al Azhar
ou l’Université Qarawiyyin. Ni Mohamed Abdel Wahab, fondateur du wahhabisme ni ses idées n’auraient pu
sortir du désert du temps où, sans l’indulgence de l’Égypte, l’Arabie n’aurait
pas trouvé de quoi habiller la Kaaba. Mais les descendants de Mohamed Abdel Wahab produisent aujourd’hui quinze millions de barils de
pétrole par jour. Et voilà qu’ils ont pu atteindre l’Amérique et détruire les
symboles des États-Unis outre la destruction du monde arabe prisonnier de leurs
chaînes de TV, de leurs livres et de leurs institutions hypnotisantes
qui prônent la haine.
– L’échec des projets de
développement dans les pays arabes, l’absence de politique de régulation des
équilibres démographiques et la prolifération des bidonvilles autour de toutes
les villes arabes ont entraîné la détérioration des conditions de vie,
l’augmentation du taux de chômage et l’écroulement de l’enseignement et des
services sociaux. Cela a fourni aux fondamentalistes une
grande armée de réservistes que n’importe qui peut mobiliser quand il
veut.
– Nous avons déjà évoqué
l’importance du conflit israélo-arabe dans la naissance du terrorisme arabo-musulman. Ce qu’on pourrait ajouter concernant la
relation de ce conflit avec “ l’incompréhension de la foi ”, c’est
qu’il s’est transformé en problématique quasiment insoluble aux yeux des
Arabes. L’insubordination d’Israël au monde et à ses résolutions et l’appui des
superpuissances à ce pays ont créé chez les Arabes le sentiment qu’ils sont
menacés dans leur existence, que l’Occident ne pense qu’à leur nuire et qu’à
les dominer. On comprend que les islamistes aient utilisé la question
palestinienne de manière particulière, déplaçant le conflit avec Israël en un
conflit entre la foi et l’impiété avec tous les pays qui la représentent et
faisant de la surenchère idéologique sur la question palestinienne pour que
leur voix soit prépondérante, eux qui considèrent que le conflit actuel est le
prolongement de celui qui a opposé le Prophète aux juifs de Médine et qui
exploitent le problème palestinien comme une blessure narcissique à exhiber.
C’est pour toutes ces raisons
que les courants islamistes ont connu une grande
expansion et que leur discours a acquis une audience telle qu’il est devenu le
discours dominant sur les scènes politique et sociale arabes. Nous avons déjà
noté que pour les islamistes, la démocratie est une hérésie occidentale qui
menace de souiller les sociétés musulmanes.
Il nous appartiendra
d’étudier les thèses puisées dans le patrimoine de la jurisprudence moyenâgeuse
auxquelles les Arabes croient parce qu’ils n’ont pas réussi à opérer une
rupture cognitive avec leur patrimoine. Sans cette rupture, il n’y a pas
d’espoir que les peuples arabes croient en la démocratie, la classent comme une
de leurs priorités et même s’ils essayaient de l’appliquer ou qu’on la leur
impose, ce sera une démocratie défigurée.
Il convient certes de
distinguer l’islam en tant que religion ayant son texte fondateur : le
Coran, et les exégèses, les interprétations, les inventions et les fatwas que
les juristes ont prétendues inspirées du texte coranique et qui ne sont que des
réponses à des circonstances objectives ou même personnelles. Il ne serait pas
vain de rappeler que le Coran lui aussi était venu répondre à des questions
posées par le vécu de l’époque. Aussi devons-nous affirmer que le Coran n’est
pas au-dessus de l’histoire mais qu’il s’y inscrit. Ses textes traitent de
questions qui s’étaient posées à l’époque du prophète. Ils apportent des
solutions à l’ensemble des croyants de l’époque. Quant au volet relatif à la
foi et à la pratique religieuse, et qui est commun à toutes les religions, il
apporte des réponses à des questions humaines éternelles, il apaise le tragique
de la mort et son caractère absurde et en fait un passage vers un monde
éternel. Mais ce n’est pas là notre propos.
Les islamistes pensent
autrement. Ils considèrent que la charia, ensemble de réponses apportées par
les fuqahâ’ (juristes) à leur époque, a
valeur de loi éternelle et universelle. C’est pourquoi ils rejettent l’impiété
démocratique. Parce qu’elle n’était pas connue au premier siècle de l’islam,
elle est considérée comme une hérésie. Or toute hérésie est égarement et tout égarement
mérite l’enfer.
Par ailleurs, la démocratie
signifie l’existence de représentants du peuple promulguant des lois en son
nom. Or comme ces législations peuvent ne pas être conformes au fiqh (jurisprudence), elles sont forcément athées et
risquent d’induire la société entière dans l’apostasie et l’impiété. La grande
problématique islamiste est de savoir comment rendre les thèses des juristes
sacrées et leur donner la même importance que le Coran. Pour répondre aux
questions de notre époque, les islamistes veulent qu’on feuillette les vieux
parchemins, que l’on consulte la réponse de Chafi’i, Malik ou Ibn Taymiya à des
questions similaires qui se sont posées à leur époque et qu’on suive leur
exemple. Autrement dit, ils nous conseillent, nous les vivants du xxie siècle, de consulter des
morts que des siècles de métamorphoses dans tous les domaines de la vie
personnelle et collective nous séparent. Puisque nous n’avons pas d’emprise sur
les conditions de notre vie, que nous ne pouvons pas innover et que nous devons
nous contenter des idées du Moyen Âge pour notre vécu, nous admettons alors que
l’islam est venu sonner la fin de l’histoire humaine. Et puisque ce monde est
peuplé aussi d’autres nations qui ne croient pas, elles, à la fin de
l’histoire. Cela fait que l’humanité connaît deux vitesses : celle des non-musulmans qui se forgent un présent et s’inventent un
avenir, et celle des musulmans qui croient que nous vivons dans le meilleur des
mondes possibles et que l’idéal remonte au ixe
siècle lors du dernier contact entre ciel et terre.
Cela devrait suggérer à
l’humanité de nous mettre dans des réserves pour sauvegarder une espèce qui a
réussi à se cloner pendant des siècles, à l’abri de toute contagion de la
civilisation et à se désengager du monde des humains. Nous pensons que le rejet
du progrès contredit même les visées des juristes du Moyen Âge. Aujourd’hui,
une seule alternative s’offre à la nation musulmane : ou elle intègre la
civilisation ou elle croupit dans les thèses des juristes. Et il n’y a qu’une
civilisation, l’occidentale. Quant au discours sur le choc des civilisations,
il n’est que balivernes parce qu’aujourd’hui les Arabes et les musulmans ne
sont pas porteurs de civilisation mais uniquement d’un patrimoine qui était un
jour civilisation, de ruines et de vestiges de civilisations antérieures. C’est
là une vérité amère que nous devons regarder en face. En outre, la démocratie
est fondée sur l’égalité, la citoyenneté et les droits de l’Homme, ces valeurs
incarnées par des théories et des institutions n’ont pas de précédent
historique. Il s’agit d’un des fruits de la civilisation occidentale
d’aujourd’hui. Certes, ces valeurs répondent à des prédispositions universelles
comme le refus de l’asservissement et de l’injustice, comme l’aspiration à la
liberté et à l’égalité. Mais ces prédispositions aux valeurs nobles ne
signifient pas que les musulmans soient les premiers à avoir pensé les droits
de l’homme, à leur avoir consacré des théories et des institutions. Certains
mercenaires de la pensée, gavés des prodigalités des pays du pétrole, auront
beau chercher dans la vieille civilisation musulmane
ou dans une autre civilisation précédente une expression des droits de l’homme
telle qu’on peut en voir aujourd’hui, ils ne trouveront rien. La jurisprudence
musulmane, par exemple, ne connaissait ni égalité ni citoyenneté parce qu’elle
était d’abord l’expression de son époque. Elle reconnaissait les droits du
“ redevable ” et non ceux de l’homme. Elle faisait prévaloir le mâle
musulman libre à qui elle réservait les affaires publiques et le droit de
présider. Ce qui signifie que tout être humain ne réunissant pas ces trois
qualités, mâle, musulman et libre, ne peut jouir de tous les droits. Un non-musulman ne peut avoir les mêmes droits qu’un
musulman ; en terre d’Islam, il doit payer une dîme. Quant à la femme,
elle n’a pas le droit d’être juge ; son statut est plus proche de celui de
la marchandise que de celui de l’homme. Elle n’est qu’un objet de désir pour le
mâle libre. Elle hérite la moitié de ce qu’hérite l’homme et elle est soumise à
la loi de “ la responsabilité masculine ”. Quant à l’esclave, on peut
dire qu’il n’est pas un citoyen pour l’État musulman ; c’est une marchandise
et son maître a droit de vie ou de mort sur lui.
Reconnaissons à l’islam
d’avoir, à son avènement, constitué un affranchissement pour ces catégories
faibles. Avant l’islam la femme n’héritait pas du tout. L’islam a fortement
recommandé de bien traiter les esclaves et a incité à les affranchir, il a
donné aux non-croyants parmi les gens du Livre le droit à la citoyenneté en
contrepartie de la dîme. Historiquement, ces innovations ont constitué un pas
décisif sur la voie de l’abolition de la discrimination entre les hommes mais
elles ne vont pas jusqu’à l’égalité absolue. La différence entre la Déclaration
universelle des droits de l'Homme et les nouveautés du viie siècle demeure très grande.
Cela n’a rien de surprenant car si l’on suppose que l’islam, à son avènement,
ait émis un texte semblable à la Déclaration universelle des droits de l'Homme,
il aurait été en contradiction avec les idées, le régime économique et la
division du travail de l’époque.
Sous un régime démocratique,
l’esprit des juridictions vise la réhabilitation du criminel, exige que la
peine ne soit pas humiliante et en fait un moyen pour redresser le coupable
alors qu’en islam, les peines essentielles sont des châtiments corporels, de la
flagellation à la décapitation en passant par la mutilation. À l’époque, celle
de la loi du Talion, ces peines n’étaient pas ressenties comme cruelles alors
qu’aujourd’hui, il n’est plus admis qu’on mutile un voleur ou qu’un homme soit
humilié par une flagellation en public. L’humanité ne cherche plus à se venger
de l’agresseur ; elle aspire à le redresser parce qu’il peut être tout à
la fois coupable et victime. La plupart des criminels sont des victimes
marginalisées dans leur société ou alors ils souffrent de troubles psychiques
qui les ont conduits au crime.
On peut dire en conclusion
que nombre de législations musulmanes avaient des motivations objectives.
L’islam avait affaire à des gens qui avaient une culture, une économie et un
mode de vie spécifiques. C’est pour cela que tous les versets coraniques
instituant des lois aux rapports humains ont un caractère synchronique et ne
constituent pas des lois universelles. Elles concernent les musulmans de cette
époque et de celles qui présentent les mêmes caractéristiques. Aujourd’hui, il
est de notre devoir de distinguer le crime au sens civique pour lequel les
hommes prévoient des peines en conformité avec leur époque et le crime au sens
moral, qui est un concept éternel. C’est-à-dire que nous devons distinguer
crime et péché. Le crime relève des prérogatives humaines alors que le péché
est un frein relevant de la conscience de chacun. S’il est sanctionné par un
châtiment, il ne peut s’agir que d’un châtiment divin. Cette distinction
s’impose aujourd’hui. Elle recouvre la distinction vie / au-delà. Il y a un
exemple très éloquent illustrant la nécessité de passer de la législation
musulmane à une législation positive : les sociétés musulmanes ont
interdit le servage à certaines époques de leur histoire. Cette interdiction
était le fruit de conventions internationales. Pourquoi donc aucun islamiste ne
dit aujourd’hui que le servage est licite et qu’il doit perdurer ?
Pourquoi ne nous rappelle-t-on pas la règle théologique qui stipule
qu’autoriser un péché est équivalent à interdire ce que Dieu autorise ?
Pourquoi donc les musulmans ont-ils interdit ce que Dieu a autorisé, le servage
qu’ils ont aboli ?
Il n’y a de réponse à
l’abolition du servage que dans les législations positives, celles que l’on a
le droit de connaître, d’instaurer selon notre culture et notre degré de
développement sans que cela signifie qu’on est apostat ou renégat.
Un autre exemple serait
l’ancienne dichotomie établie par les juristes divisant la société musulmane en
“ terre d'Islam ” et en “ terre de guerre ”… Le dhimmî [††],
c’est-à-dire le chrétien ou le juif, devait payer la dîme en terre Islam et il
n’avait pas droit à la fonction publique selon le principe “ pas d’empire
au non musulman sur le musulman ” or l’on trouve aujourd’hui dans les
sociétés musulmanes qui comptent des minorités religieuses des chrétiens dans
la magistrature, dans l’armée ou au gouvernement… Qu’en pensent donc les
islamistes, qui considèrent la charia comme “ valable en toute époque et
en tout lieu ” ? Faut-il priver ces chrétiens du droit de citoyenneté
et les contraindre à payer la dîme ? Ce nouveau statut des dhimmî n’est-il pas en contradiction avec la
législation musulmane et avec tous les juristes ?
Prenons un dernier exemple,
celui du djihad. Que signifie une telle institution aujourd’hui ? Lui
reste-t-il quelque sens ? Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un prétexte pour
agresser l’autre et tenter de le dominer. L’humanité entière, y compris les
musulmans s’y opposent quoi qu’en pensent les islamistes. Si les
fondamentalistes continuent à prôner le djihad, cela leur imposerait des
missions impossibles : soutenir Al Qaïda,
mobiliser des centaines de millions de soldats pour conquérir l’Europe,
l’Amérique, le Japon et la Chine pour les convertir de force à l’islam. Mais si
le concept de djihad signifie la légitime autodéfense, nous devons le
désacraliser et nous en tenir à des concepts comme la défense de la terre, de
l'honneur et de la patrie. Y a-t-il un homme sensé qui puisse aujourd’hui
appeler à l’expansion de l’islam par la force des armes ?
Ceux qui emploient le terme
djihad pour désigner l’autodéfense sont des idéologues qui mobilisent un
concept religieux dans des conflits politiques et des luttes de libérations
légitimes mais ils ne mesurent pas l’effet que ce terme peut produire sur les
autres ni le caractère religieux qu’il confère à des conflits politiques. On
comprend que le slogan du djihad soulève l’hostilité du monde et assimile ceux
qui le portent à des terroristes. Cela peut nuire aux causes légitimes pour
lesquelles on veut militer. Le mauvais emploi de ce terme était flagrant dans
l’appel au djihad lancé par le gouvernement du Soudan du Nord contre le Sud du
pays. Peut-on concevoir que le peuple soudanais puisse un jour se réconcilier
sous un même État après cette déclaration de guerre sainte contre des citoyens
du même pays.
Le djihad n’est donc pas un
commandement omis comme le répètent les islamistes ; il est un
commandement caduc du fait de la fin de l’époque manichéenne qui divisait le
monde en terre de guerre et en terre d’Islam.
On pourrait se demander si ne
plus croire au djihad signifie renier sa foi musulmane. En cas de réponse
négative, nous pouvons affirmer que la pensée de la jurisprudence musulmane du
Moyen Âge du djihad et de la lutte contre les mécréants n’a plus de raison
d’être dans le contexte actuel : nous ne croyons qu’à la défense de la
patrie en cas d’agression étrangère. On peut rester musulman tout en prônant la
coexistence pacifique entre humains, sans avoir le sentiment de manquer à un
commandement de l’islam. L’esprit civique moderne nous commande même de
considérer que la contrainte exercée sur un non-musulman
pour qu’il se convertisse est un crime civil appelant une sanction.
Il appert ainsi que tenter
d’appliquer la jurisprudence du Moyen Âge à notre vécu ne peut que se solder
par un échec et ne peut qu’entraver l’avènement de la démocratie dans nos
sociétés.
En un mot, les sociétés
arabes n’ont pas d’autre alternative : ou elles opèrent une rupture avec
la civilisation occidentale et ses institutions civilisées, continuent de se
martyriser et d’en jouir considérant que la vie n’a été faite que pour
l’Occident mécréant qui en jouit momentanément ou alors elles rompent
définitivement avec leur patrimoine pour que leur pensée soit celle de la vie
et de la liberté et non pas une pensée de la mort et de la rancune.
[†] Oumma : communauté des croyants et
non pas “ nation ” dans le sens commun (NdT)
[‡] Dhimma, protection accordée par la communauté musulmane aux non-musulmans, les dhimmî
(juifs, chrétiens) (NdT)
[§] Littéralement ordre (NdT).
[**] Nécessité du droit
chemin de contrecarrer les damnés de l’enfer.
[††] dhimmî, non-musulman (chrétien, juif, placé
sous la protection (dhimma) de la communauté musulmane (NdT).