10 Mars 2007

 

 

 

 

 

Madame Louise Arbor

Haut Commissaire pour les Droits de l’Homme

 

 

Madame,

 

     Je me rappelle encore avec émotion le grand intérêt que vous avez manifesté, lors de notre rencontre en mai 2005, pour la situation des Droits de l’Homme en Syrie, situation qui ne cesse de se détériorer, ainsi que votre promesse d’œuvrer concrètement pour mettre fin aux violations de ces droits et pour que les autorités syriennes s’engagent à respecter les conventions internationales qui s’y rapportent. D’autant plus que notre pays a signé, en 1969, les conventions relatives aux droits politiques et économiques, de même que, en 2002, celle condamnant la torture.

 

     Or rien n’a changé en Syrie sur le plan juridique et, sur le plan pratique, les choses ont empiré courant 2006. A la fin de 2005, Dr. Kamal Labwani a été arrêté en rentrant d’un voyage en Europe et aux Etats-Unis, au cours duquel il avait rendu visite à Amnesty International et intervenu sur la chaîne satellitaire Al-Hurra sur la situation des droits de l’homme en Syrie. J’ai été moi-même arrêté avec une dizaine de militants, dont l’écrivain Michel Kilo, pour avoir signé, en compagnie de 500 intellectuels et juristes syriens et libanais, une déclaration appelant à assainir les relations syro-libanaises sur la base du respect de la souveraineté de chacun des deux pays et du droit international.

 

     D’autres arrestations ont eu lieu, qui ont frappé des militants politiques. La Haute Cour de Sécurité de l’Etat – tribunal d’exception illégal n’offrant aucune garantie d’impartialité – a décidé l’incarcération, entre autres, de Riad Drar, membre des Comités pour la revivification de la société civile, et de Nizar Rastanawi, militant des Droits de l’Homme. Douze étudiants sont toujours en jugement parce qu’ils ont exprimé sur le web leurs idées et commentaires à propos de la situation dans le pays et annoncé leur désir de fonder une organisation s’occupant des problèmes de la jeunesse syrienne.

 

     Des centaines de militants ont été interdits de quitter le pays par les services de sécurité, et cela afin de les empêcher de prendre contact avec les organisations internationales de défense des Droits de l’Homme. Les mêmes services ont interpellé brutalement certains d’entre eux, comme M. Abdelrazzaq Id, pour les faire taire, et plusieurs sites sur internet ont été brouillés à travers l’unique serveur contrôlé par les autorités. Si de nouvelles publications périodiques ont vu le jour, avec une marge de liberté un peu plus large que dans le passé, elles restent toutes sous le contrôle de l’Etat.

 

     La torture est toujours pratiquée en Syrie, et d’une manière bestiale. J’en ai été moi-même le témoin, malgré le fait que la prison où je me trouve est « civile », c’est-à-dire ni militaire ni sécuritaire. Les prisonniers sont réprimés sauvagement, leurs droits ne sont pas reconnus, leurs biens sont confisqués, ils sont régulièrement humiliés pour briser leur dignité humaine. Nous-mêmes, prisonniers politiques, avons été mêlés aux droits communs les plus dangereux qui nous ont agressés à la demande des autorités.

 

    

Madame,

 

     Nous avons accueilli avec optimisme la nouvelle de la mutation du Comité des droits de l’Homme en Conseil des droits de l’Homme. C’est pourquoi nous vous prions, à l’occasion de votre réunion du 12 mars prochain, d’inscrire à l’ordre du jour la question des droits de l’Homme en Syrie, et celle notamment des personnes arrêtées et torturées.

 

     Avec mes codétenus à la prison civile de ‘Adra, l’écrivain Michel Kilo, le docteur Kamal Labwani, les militants des droits de l’Homme, Faïq Al-Mir, Mahmoud Issa et Mohammad Sarem, nous avons l’espoir que des mesures concrètes seront prises pour obliger les autorités syriennes à respecter les droits de l’Homme, libérer les détenus pour délits d’opinion et les prisonniers politiques, restituer les droits civils aux exilés et reconnaître leur droit au retour sans conditions préalables et sans risque d’être poursuivis ou arrêtés, abolir l’état d’urgence qui dure depuis quarante-quatre ans, rétablir la liberté de parole et de conscience, la liberté de la presse, la liberté de créer des associations civiles et des organismes de défense des droits de l’Homme, abroger le décret n° 49 qui punit de la peine de mort le simple fait d’appartenir au parti des Frères musulmans, abolir les tribunaux d’exception, respecter l’indépendance et la neutralité de la Justice.

 

     Nous espérons qu’en collaboration avec le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale de l’ONU, vous trouverez un mécanisme permettant d’obliger les Etats à respecter les droits de l’Homme, de les sanctionner pour les violations commises sur une décision politique délibérée, d’amender leurs lois en conformité avec la Déclaration universelle des droits de l’Homme et avec la convention internationale relative aux droits civils et politiques, à l’abolition de la torture, des discriminations, de la violence faite aux femmes, à la protection des droits de l’enfance…

 

     De la prison d’Adra, nous espérons que votre réunion sera couronnée de succès et donnera une nouvelle impulsion à la défense des droits de l’Homme dans le monde.

 

 

 

                                                                                       Anwar AL-BENNI

                                                               Avocat, militant des droits de l’Homme

                                                                             Président du Centre syrien pour les

                                                                               recherches et les études juridiques

 

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